Lucas Fox : une vie ne se résume pas à Motörhead
Quitter Motörhead n’a pas signifié mettre un terme à l’aventure musicale pour Lucas Fox. Bien au contraire. Musicien, producteur, organisateur et homme de rencontres, il a poursuivi son chemin entre Londres, Paris et d’autres scènes européennes, au gré des projets et des rencontres. Aujourd’hui, il revient sur cette trajectoire dans un livre qui ne se contente pas de raconter les débuts de Motörhead : il cherche à faire revivre une époque, des lieux et des personnages, avec la liberté de ton de celui qui a traversé tout cela de l’intérieur.
Après Motörhead : continuer à avancer
Glob’all Musics : Après ton départ de Motörhead, tu n’as pas quitté le monde de la musique. Tu as notamment rejoint un autre groupe. Comment as-tu vécu cette nouvelle étape ?
Lucas Fox : J’ai poursuivi mon parcours avec un groupe dont le nom est parfois retranscrit comme Warsaw Pakt. Nous étions fiers de notre énergie sur scène. À cette époque, les choses pouvaient aller très vite : nous avons commencé à travailler sur un album tard dans la soirée et, le lendemain après-midi, nous étions déjà en discussion avec Virgin Records, du côté de Marble Arch.
C’était une période où tout semblait pouvoir arriver en quelques heures. Il y avait une énergie incroyable, mais aussi beaucoup de chaos. Les concerts punk et new wave pouvaient être assez violents : de la bière, du sang, des comportements parfois complètement incontrôlables. C’était une scène vivante, mais pas toujours très paisible !
Notting Hill restait un point d’ancrage important pour moi. J’y avais mes habitudes et mes contacts. Je travaillais aussi avec des personnes qui organisaient des tournées et je croisais des groupes aux univers très différents.
De Londres à Paris : la musique sans frontières
Glob’all Musics : Tu as ensuite travaillé avec des groupes aux styles très variés, notamment dans la scène gothique. Comment es-tu arrivé dans cet univers ?
Lucas Fox : J’ai toujours aimé découvrir de nouvelles choses. Je n’ai jamais voulu me limiter à un seul style musical. À cette époque, je croisais des groupes comme The Sisters of Mercy, Orange Juice, Prefab Sprout et Screaming Blue Messiahs. J’ai aussi travaillé autour de projets liés aux Cramps, avec Poison Ivy et Lux Interior.
La scène gothique m’intéressait de plus en plus. J’ai notamment travaillé avec Andrew Eldritch sur Giving Ground, pour le projet The Sisterhood, après la séparation avec Wayne Hussey et Craig Adams. Les tensions entre les différents musiciens faisaient partie de l’histoire, mais le morceau a fini par acquérir une véritable importance auprès du public.
J’ai ensuite travaillé avec différents groupes et artistes, notamment en France. Il y avait Closer, autour de Philippe Debris et de la scène du Havre, Les Batmen à Grenoble, Fixed Up, Civilisation Machine et Paul Collins Beat, entre autres.
J’ai eu la chance de naviguer entre plusieurs univers, de travailler avec des artistes qui n’avaient pas forcément les mêmes références et de découvrir des scènes locales. Je passais du temps entre Londres et Paris, avec des projets qui pouvaient être très différents les uns des autres.
Je n’ai jamais compris l’intérêt de se montrer sectaire en musique. On peut aimer le rock, le punk, la pop, le gothique ou le blues. Pourquoi faudrait-il choisir un camp et mépriser tout le reste ?
Producteur, musicien, organisateur : plusieurs vies en une
Glob’all Musics : Tu as également travaillé à l’étranger, notamment en Europe de l’Est. Cela devait être une expérience particulière à la fin des années 1980.
Lucas Fox : Oui, j’ai travaillé en Yougoslavie, notamment à Belgrade et à Ljubljana, vers 1989-1990, juste avant que la guerre ne bouleverse la région. J’y ai travaillé avec des groupes gothiques et d’autres projets musicaux.
J’ai aussi collaboré avec Wedding Anniversary, sur des productions qui nous ont conduits notamment à Rouen et à Vienne.
Au fil des années, j’ai porté plusieurs casquettes : musicien, producteur, organisateur de concerts, accompagnateur de projets et représentant d’artistes sur certains événements professionnels. Je me suis notamment occupé de choses liées au MIDEM.
Mon parcours fonctionnait souvent par cycles de trois ans. Je pouvais passer plusieurs années sur des projets autour du MIDEM, puis partir aux États-Unis pour accompagner des artistes français à New York. J’ai toujours aimé cette diversité.
Ce qui m’intéresse, c’est de comprendre les personnes avec lesquelles je travaille et ce qu’elles veulent faire. Il faut écouter, observer et s’adapter. La musique ne se limite pas à ce que l’on aime soi-même.
Glob’all Musics : Cette ouverture se retrouve aussi dans tes goûts personnels. Tu peux apprécier des univers très éloignés les uns des autres.
Lucas Fox : Absolument. Je n’ai jamais pensé que l’on devait écouter un seul type de musique pour être crédible. Les musiciens que j’admire ont souvent des goûts beaucoup plus larges que ce que leur propre groupe laisse imaginer.
Lemmy, par exemple, adorait Beethoven et aimait aussi Joni Mitchell. Cela surprend parfois les gens, mais pourquoi ? On peut jouer dans l’un des groupes les plus bruyants de la planète et apprécier une musique totalement différente.
La musique est une expérience, pas une compétition. Il n’existe pas de classement objectif permettant de désigner le meilleur musicien du monde. C’est comme la nourriture : ce que j’aime n’est pas nécessairement ce que tu aimes, et ce n’est pas grave.
Un livre pour raconter bien plus que Motörhead
Glob’all Musics : Tu as entrepris un travail considérable pour raconter ton histoire dans un livre. Qu’est-ce qui t’a poussé à te lancer dans ce projet ?
Lucas Fox : Je voulais raconter mon histoire, mais pas seulement celle de Motörhead. Le groupe occupe une place importante dans le livre, évidemment, mais il représente environ un tiers de l’ensemble. Les deux autres tiers sont consacrés à ma vie, à mes expériences et aux personnes que j’ai rencontrées.
Je voulais notamment expliquer comment un garçon londonien, bilingue et ayant reçu une éducation assez classique, avait pu se retrouver à participer à la création de l’un des groupes les plus bruyants et les plus provocateurs de la planète !
Il fallait raconter le contexte : Notting Hill, les clubs, les musiciens, les rencontres, les changements culturels. Beaucoup de choses se sont passées dans ce quartier ou autour de lui. Des artistes comme Pink Floyd, Van Morrison, Rory Gallagher, Jimi Hendrix et bien d’autres appartiennent à cette histoire, d’une manière ou d’une autre.
Je ne voulais pas simplement aligner des dates et des noms. Je voulais que le lecteur comprenne comment on en arrive là, comment les choses se construisent et comment une rencontre peut transformer une existence.
Glob’all Musics : Tu as passé plusieurs années à recueillir les témoignages de personnes qui avaient vécu cette époque avec toi.
Lucas Fox : Oui. J’ai interrogé environ cinquante personnes qui avaient été présentes à différents moments. Certaines conversations ont duré vingt ou trente heures, parfois davantage. Ce travail s’est étalé sur plusieurs années.
Je voulais confronter les souvenirs, retrouver des détails et essayer de comprendre ce qui s’était réellement passé. Mais je ne voulais pas que le livre ressemble à un simple dossier historique. Il fallait que les lecteurs aient l’impression d’être dans la pièce avec nous.
J’aime l’idée de raconter une scène sous différents angles. Une personne se souvient d’un détail, une autre d’un autre élément. En rapprochant les témoignages, on obtient une image plus complète.
La mémoire est quelque chose de fascinant. Une odeur, un lieu, un détail presque insignifiant peuvent faire remonter une quantité de souvenirs. C’est un peu comme la madeleine de Proust. Parfois, je repense à un squat ou à un endroit où nous avons vécu, et ce sont les odeurs, l’humidité ou même les chats qui me reviennent en premier !
C’est ce genre de détails qui rend les souvenirs vivants. Je voulais donner au lecteur l’impression de voir la scène avec mes yeux, plutôt que de lui raconter simplement ce qui s’est passé.
Écrire comme on raconte un film
Glob’all Musics : Ton approche semble plus proche du récit littéraire que de l’autobiographie classique.
Lucas Fox : C’est exactement ce que je recherchais. J’ai été influencé par des romans bien davantage que par des autobiographies. J’aime Le Grand Meaulnes, les livres de James Clavell, notamment Shōgun, Dickens et David Copperfield. J’apprécie aussi Flaubert et Camus, avec La Peste ou L’Étranger.
Je voulais construire un récit dans lequel le lecteur puisse entrer, rencontrer les personnages et sentir l’atmosphère des lieux. Certaines personnes qui ont découvert le livre m’ont dit qu’il y avait quelque chose de Dickens dans ma façon de raconter. C’est un très beau compliment.
L’écriture m’a pris environ six ans. Ce n’était pas uniquement une question de temps passé devant un clavier : il fallait retrouver les personnes, vérifier les souvenirs, organiser les informations et trouver la bonne manière de raconter les choses.
Le résultat compte environ 360 pages, avec une sélection de photographies. C’est un livre assez dense, qui pèse près de 900 grammes, mais dont le prix reste accessible. Je voulais que les gens puissent se le procurer sans avoir à dépenser une fortune.
Glob’all Musics : As-tu le sentiment d’avoir enfin raconté tout ce que tu voulais raconter sur Motörhead ?
Lucas Fox : Je pense avoir raconté l’essentiel de ce que je voulais partager sur cette période. Bien sûr, il reste toujours des anecdotes et des souvenirs. La version anglaise peut comporter des éléments supplémentaires, et il y a d’autres histoires que je pourrais raconter un jour.
Mais je ne veux pas répéter indéfiniment la même chose. J’ai envie d’avancer. Peut-être que j’écrirai un roman un jour. Pour le moment, je suis heureux d’avoir terminé ce livre.
Une tournée, des rencontres et des dédicaces qui ne se ressemblent pas
Glob’all Musics : Tu accompagnes le livre sur le terrain, à la rencontre des lecteurs. Comment vis-tu cette tournée ?
Lucas Fox : J’adore rencontrer les gens. Je peux rester à discuter avec eux jusqu’à deux ou trois heures du matin. Je signe les livres, bien sûr, mais j’aime surtout échanger avec les lecteurs et savoir ce qui les a amenés à découvrir mon histoire.
Je personnalise souvent les dédicaces en fonction de la personne. Si quelqu’un travaille dans un restaurant, je peux lui écrire une petite phrase en rapport avec son métier. J’aime trouver une formule amusante, quelque chose qui rende le livre personnel pour celui ou celle qui l’emporte.
Je ne veux pas simplement signer un nom et passer au suivant. Les gens prennent le temps de venir, alors je trouve normal de prendre du temps pour eux.
La tournée a représenté plusieurs dizaines de villes, avec un programme très chargé. C’est fatigant, bien sûr, mais c’est aussi une formidable occasion de rencontrer des personnes qui ont parfois des histoires très différentes de la mienne.
Le message derrière les souvenirs
Glob’all Musics : Au-delà du rock et de Motörhead, quel message aimerais-tu transmettre aux lecteurs ?
Lucas Fox : J’aimerais surtout leur donner de l’espoir. On a tous des difficultés, des moments où l’on doute, où l’on se demande si l’on doit continuer. Mais il ne faut pas renoncer simplement parce que quelque chose paraît compliqué.
Il faut essayer. On peut échouer, recommencer et apprendre. Je pense souvent à cette idée attribuée à Churchill : le succès consiste à passer d’un échec à l’autre sans perdre son enthousiasme.
Il ne faut pas non plus vivre uniquement en fonction du regard des autres. Si l’on passe son temps à se demander ce que les gens vont penser, on finit par ne plus rien faire. La liberté, c’est aussi accepter de prendre des risques et de se tromper.
J’ai fait des erreurs, j’ai vécu des périodes difficiles et j’ai connu des situations qui auraient pu mal tourner. Mais j’ai aussi eu la chance de vivre énormément de choses. Je préfère retenir cela.
Et si Lucas Fox revenait près de chez nous ?
Glob’all Musics : Tu souhaites poursuivre les rencontres autour du livre. Est-ce que tu envisages de venir dans l’est de la France ?
Lucas Fox : Bien sûr ! Il faut trouver le bon endroit, organiser quelque chose qui ait du sens et faire en sorte que les gens aient envie de venir.
J’aime l’idée d’associer la présentation du livre à un concert ou à la présence d’un groupe local. On peut aussi imaginer une rencontre dans une librairie indépendante, une salle de musique ou un établissement où les jeunes peuvent découvrir le parcours d’un musicien.
Une salle de 150 à 250 personnes peut être parfaite. L’idée n’est pas nécessairement de faire un événement gigantesque, mais de créer un moment de rencontre. Il faut que le public puisse poser des questions, discuter et partager un peu de cette histoire.
Glob’all Musics : Nous avons quelques pistes dans la région, notamment l’Atelier des Môles à Montbéliard, le Noumatrouff à Mulhouse, le Grillen à Colmar ou encore Woodstock Guitars, près d’Ensisheim. Il faudra voir ce qu’il est possible d’organiser !
Lucas Fox : Ce serait formidable. Si vous avez des contacts, je suis preneur. Il faut essayer, proposer des idées et voir comment les choses peuvent se mettre en place.
Une dernière pensée pour les lecteurs de Glob’all Musics
Glob’all Musics : Pour conclure, quel conseil donnerais-tu à ceux qui hésitent à se lancer dans un projet, qu’il soit musical ou autre ?
Lucas Fox : N’ayez pas peur d’essayer. Il ne faut pas attendre que toutes les conditions soient parfaites pour commencer quelque chose. Si l’on attend le bon moment, on risque de ne jamais se lancer.
Je terminerai avec cette phrase : « Ce n’est pas parce que les choses sont difficiles qu’on n’ose pas, c’est parce qu’on n’ose pas que les choses sont difficiles. »
J’espère vous retrouver quelque part sur la tournée !
Photo 1 / Lucas Fox
Photo 2 / Rodolphe Baras
Photo 3 / Keith Morris









