FUTURE PALACE : « J’essaie d’être la personne dont j’aurais moi-même eu besoin » – Maria Lessing –
Quatre albums en six ans et une ascension qui ne semble plus vouloir ralentir. Parti d’un post-hardcore relativement mélodique, Future Palace a progressivement durci et élargi son univers, jusqu’à faire de Resurgence l’un des disques les plus ambitieux de son parcours. Quelques heures après son passage sur la scène du Rock The Lakes, au bord du lac de Neuchâtel, le trio berlinois retrouve Glob’All Musics dans une ambiance beaucoup plus détendue. Maria Lessing, Manuel Kohlert et Johannes Früchtenicht évoquent cette évolution artistique, leur rapport de plus en plus fort avec le public français et la réception des nouveaux morceaux. Mais derrière une carrière qui prend de l’ampleur se cache aussi une réalité économique beaucoup moins glamour : malgré quelque 200 concerts, le groupe continue à privilégier l’investissement à la rémunération. Maria se livre également sur l’écriture très personnelle de Resurgence, sur ces pensées sombres qu’elle transforme en chansons et sur la responsabilité qu’elle ressent envers celles et ceux qui se reconnaissent dans ses textes. Une conversation sincère, parfois grave, mais également ponctuée de raclette, de baignades et de quelques éclats de rire.
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- Vous êtes sortis de scène il y a environ deux heures. Comment vous sentez-vous maintenant ? Plus détendus ? Et comment s’est passé le concert ?
Johannes : J’ai fait une petite sieste avec vue sur le lac… jusqu’à ce qu’une bestiole vienne me piquer et me réveille ! (rires) Mais oui, on a passé une journée plutôt tranquille. La matinée était calme et on est même allés se baigner dans le lac.
Maria : Je suis un peu soulagée parce que c’était notre dernier festival européen. Je suis simplement contente que tout se soit bien passé. On a joué beaucoup de nouveaux morceaux et on a même célébré la sortie de notre album à Wacken cette année. Ça a donc été une tournée des festivals assez folle ! Maintenant, on va partir aux États-Unis et en Australie pour d’autres festivals et notre tournée en tête d’affiche. Mais avant ça, on va quand même avoir droit à une petite pause.
Manuel : Et moi, j’ai faim ! (rires) Ça sent tellement bon… Il y a une odeur de raclette partout, alors j’ai vraiment hâte d’aller manger !
Johannes : Il adore le fromage !
- Vous êtes au bon endroit pour ça ! Et pour le chocolat aussi ! (rires) Plus sérieusement, Future Palace a sorti quatre albums en seulement six ans. Avez-vous parfois l’impression que le groupe est devenu différent de celui que vous aviez imaginé au départ ? Et, à l’inverse, qu’est-ce qui n’a jamais changé entre vous trois ?
Manuel : Oui, notre musique a beaucoup changé. Au début, elle était beaucoup plus douce. Je pense que nous avions une vision différente de ce que notre musique allait être, ou de ce qu’elle pouvait devenir. Mais c’est aussi ce qui est intéressant : finalement, c’est une sorte d’expérimentation permanente.
Malgré tout, certains morceaux de nos débuts pourraient encore être joués aujourd’hui parce qu’ils fonctionnent toujours avec ce que nous sommes devenus. L’une des choses les plus importantes pour nous lorsque nous composons reste d’écrire des refrains accrocheurs, qui possèdent quelque chose de particulier et qui permettent de créer une connexion avec les gens.
Johannes : Visuellement, on a changé, ça c’est certain ! Lors de la séance de dédicaces aujourd’hui, quelqu’un est venu avec des photos imprimées datant du premier ou du deuxième album. Ensuite, j’ai regardé les photos de notre shooting de cette année et je me suis dit : « Ouais… j’ai vieilli. J’ai beaucoup vieilli ! » (rires)
Maria : Je pense qu’il y a quelque chose qui restera toujours. En tout cas pour moi : j’écris sur des sujets qui sont très importants à mes yeux et dont on ne parle parfois pas beaucoup dans la scène metal.
C’est quelque chose que nous faisons depuis le premier jour. Il arrive que des gens commentent nos publications en disant : « Vous devriez arrêter de parler de politique » ou « Arrêtez de parler de ça ». Mais nous l’avons toujours fait. Personnellement, je ne me suis jamais censurée et je continuerai à parler de choses qui peuvent mettre mal à l’aise, parce que c’est aussi à cela que sert la musique pour moi : réfléchir à certaines choses et les questionner.
Je pense simplement que nous nous sommes améliorés, que ce soit visuellement, artistiquement ou musicalement.
- Après votre passage aux États-Unis, vous allez repartir pour une importante tournée européenne. À quoi va-t-elle ressembler ?
Johannes : Nous avons reçu une proposition pour jouer notre tout premier festival aux États-Unis, Louder Than Life, ce qui est évidemment génial. Mais ce concert arrive seulement quelques jours avant la préproduction de notre tournée européenne !
Cette tournée va compter 29 concerts à travers l’Europe. C’est l’un des moments essentiels du cycle de l’album. Nous avons notamment de très grosses dates en Allemagne et, à Cologne, nous allons donner notre plus gros concert en tête d’affiche jusqu’à présent.
On va donc prendre l’avion pour les États-Unis, jouer le festival et revenir pratiquement immédiatement pour préparer la tournée européenne. Donc… pas vraiment de repos ! (rires)
- Les tournées européennes ont beaucoup changé. Autrefois, les groupes passaient par plusieurs villes françaises alors qu’aujourd’hui beaucoup se limitent à Paris. Qu’en sera-t-il pour Future Palace ?
Johannes : Cette fois-ci, nous allons jouer à Paris et à Lyon. Personnellement, j’adorerais faire davantage de concerts en France, mais cela dépend aussi des promoteurs.
Pour être sincère, je pense que la France est probablement notre marché le plus important juste derrière l’Allemagne. La scène metal française est en pleine croissance. Il y a énormément de groupes que nous admirons et la scène est vraiment solide.
J’aimerais donc beaucoup tourner davantage en France. Dans certains pays, en Scandinavie par exemple, nous ne faisons généralement qu’une seule date. Mais la France représente un marché plus important pour nous.
- Parlons de Resurgence. Son titre évoque l’idée d’une renaissance. Pourtant, on ressent également une continuité avec ce que vous aviez commencé sur Distortion. Est-ce un nouveau départ ou plutôt un nouveau chapitre de la même évolution ?
Maria : Un nouveau départ complet n’est probablement pas vraiment possible lorsqu’on reste dans la même configuration, avec les mêmes vies. Mais je pense qu’on s’en approche.
Nous avons surtout essayé d’améliorer tout ce qui existait déjà, plutôt que de vouloir absolument tout faire différemment. J’ai pris des cours de chant, j’ai lu des livres sur l’écriture des paroles et sur la créativité… J’ai essayé de devenir une meilleure artiste, une meilleure personne et également une meilleure chanteuse.
Je pense que nous avons appliqué la même démarche au groupe. Nous avons changé de label, légèrement modifié notre processus de production et changé certaines choses en interne. Nous avons énormément discuté entre nous.
Donc oui, c’est davantage la résurgence de quelque chose qui était déjà là.
Manuel : Pour moi, Distortion représente un peu l’étape préparatoire à Resurgence. Nous avons expérimenté de nouvelles choses sur Distortion, puis nous les avons affinées sur Resurgence. C’est comme ça que je le ressens d’un point de vue instrumental. Et je suis vraiment très heureux de cet album. Pour moi, il représente une véritable étape dans notre évolution.
- Puisqu’on parle d’évolution, Future Palace reste un trio. Avez-vous envisagé d’intégrer un bassiste, un claviériste ou d’autres musiciens ?
Maria : Tu vas nous demander si on va prendre un bassiste ? (rires)
Johannes : C’est notre kryptonite en interview ! (rires)
Plus sérieusement, on en parle beaucoup. Le jour où nous serons en tête d’affiche sur de plus grandes scènes partout en Europe et dans le monde, je pense que nous intégrerons probablement des musiciens supplémentaires pour le live : un bassiste, un claviériste ou quelqu’un aux synthés, par exemple.
Mais actuellement, financièrement, c’est compliqué pour un groupe de notre taille. Nous devons continuer à investir dans tout ce que nous faisons et nous avons déjà une équipe que nous voulons évidemment rémunérer correctement.
Maria : Il y a aussi quelque chose dont pratiquement personne ne parle : jusqu’à aujourd’hui, nous ne nous sommes jamais versé d’argent provenant de nos concerts. Nous avons d’autres sources de revenus.
Si nous engagions aujourd’hui un bassiste, cela voudrait dire rémunérer quelqu’un d’autre avant même de nous être payés nous-mêmes après environ 200 concerts. Imagine un peu la somme que cela représente… Enfin, peut-être qu’il vaut mieux ne pas trop y penser ! (rires)
C’est vraiment la passion avant le profit. Tout est un investissement et nous continuons à investir énormément dans le groupe. Dans un monde idéal, nous aimerions pouvoir faire appel à des musiciens supplémentaires pour les concerts.
- Maria, Resurgence aborde des thèmes très personnels. Lorsque tu écris sur ces sujets, où places-tu la frontière entre ce que tu acceptes de partager avec le public et ce que tu préfères garder pour toi ?
Maria : C’est une question que je me pose moi-même. Parce que je partage énormément de choses… mais je ne partage pas tout non plus.
Je me demande toujours : « Qu’est-ce que j’aurais eu besoin d’entendre lorsque je traversais — ou lorsque je traverse encore — ce genre de situation ? »
Ça peut paraître très cliché, mais j’essaie d’être la personne dont j’aurais moi-même eu besoin. La personne que j’aurais aimé voir sur scène, dont j’aurais aimé écouter la musique et lire les paroles.
C’est ce que je me répète lorsque j’écris. Parce qu’en réalité, si je suis totalement sincère, je n’ai pas forcément envie de partager toutes ces pensées sombres et toutes ces choses extrêmement tristes qui peuvent arriver.
Mais d’un autre côté, c’est de l’art. Et l’art dépasse ma propre personne. Peut-être même qu’il me survivra et, surtout, peut-être qu’il pourra aider quelqu’un d’autre.
C’est ce que j’ai appris au cours de ces dernières années : ces chansons peuvent réellement aider certaines personnes. Et pour moi, cela vaut la peine de partager tout cela.
Évidemment, sur scène, ces émotions peuvent parfois revenir très violemment. Surtout les mauvais jours.
- Tu disais justement avoir passé une mauvaise journée ce matin. Tu te sens mieux maintenant ?
Maria : Un peu. Le concert m’a fait du bien, oui.
- Resurgence vient tout juste de sortir. Comment le public réagit-il aux nouveaux morceaux en concert ?
Maria : Je trouve que les réactions sont vraiment bonnes. Certains morceaux dégagent énormément d’énergie, avec de longs breakdowns qui font généralement partir le public en vrille !
Aujourd’hui, j’ai dû les réveiller un petit peu au début pour les faire bouger (rires), mais à la fin du concert, l’énergie était vraiment très forte.
Parfois, les gens ne connaissent pas encore les nouvelles chansons. Il faut donc vraiment leur transmettre ce qu’elles représentent.
Manuel : Il y a quelque chose qui m’a vraiment surpris : nous avons joué « Tidal Waves » pour la première fois à Wacken, qui reste quand même le festival metal par excellence.
Et c’était mon morceau préféré à jouer durant ce festival ! Ça a incroyablement bien fonctionné. Les gens ont ressenti la chanson et ont vraiment réagi alors qu’il s’agit d’une ballade, d’un titre très, très doux.
C’est quelque chose de très différent de ce que nous faisons habituellement et de ce que joue la majorité des groupes à Wacken. Ça m’a vraiment surpris.
Maria : Juste avant cette chanson, j’avais dit au public que le metal, c’est aussi de l’émotion et une connexion entre les gens.
Et c’est exactement ce qui s’est passé. J’ai été surprise de voir un public comme celui de Wacken, un public metal très traditionnel, être autant touché et devenir aussi émotif devant cette chanson.
- Parmi tous les festivals que vous avez faits, lequel vous a le plus marqués ?
Johannes : Parmi ceux que nous avons déjà faits, je pense que le Hellfest a été une expérience exceptionnelle.
Nous disons souvent que le public français est… complètement fou ! Mais fou dans le bon sens du terme ! (rires) C’est dingue et surtout très amusant. On voit parfois dans le public des choses qu’on n’aurait jamais imaginées.
Une fois, on a même vu un moine faire du stage-diving ! Et la semaine dernière, il y avait Jésus ! (rires)
Le Hellfest a également été l’une des plus grandes scènes sur lesquelles nous ayons joué. Il faisait incroyablement chaud ce jour-là et, après le concert, nous sommes allés nous baigner dans l’Atlantique.
Maria : Pour un groupe allemand, voir que des gens nous connaissent dans d’autres pays et constater que notre musique y touche également le public, c’est extrêmement gratifiant.
Évidemment, les festivals allemands sont aussi très fun. Nous avons joué au Rock am Ring et au Rock im Park, et l’échelle est totalement différente. Slipknot était notamment tête d’affiche et j’ai vu Slipknot pour la première fois.
Mais j’aimerais surtout découvrir davantage de pays où nous ne sommes encore jamais allés.
Manuel : Le Japon ! Et personnellement, j’aimerais jouer davantage dans des festivals avec des programmations très mélangées. Je n’écoute pas uniquement du metal, donc j’aime beaucoup cette idée.
Et puis… comment s’appelle déjà cet énorme festival américain dans le désert ? Pas Burning Man, l’autre…
- Tu parles de Coachella je pense?
Manuel : Coachella ! Ouiiiii ! Je voudrais jouer à Coachella, rien que pour vivre l’expérience ! (rires)
- Merci à vous pour cet échange… Et à bientôt, peut-être à Zurich à la mi-novembre au Dynamo?
Maria : Avec grand plaisir!…
Future Palace quitte le Rock The Lakes avec un Resurgence qui porte décidément bien son nom : un groupe en pleine ascension, toujours guidé par la passion et l’envie d’aller plus loin.









