Un bar à vin, des guitares et une sacrée histoire de famille avec le hard rock

Rédacteur

Nicolas Keshvary

Catégorie d'article

Temps de lecture

Date de l'interview

04/10/2026

Lieu de l'interview

Del Vino, Orchamps-Vennes

À l’origine, rien ne destinait cet ancien militaire, issu d’une famille de maçons, à devenir l’un des hôtes privilégiés de quelques grands noms du hard rock. Il y a douze ans, une licence IV rachetée à son oncle lui a permis d’ouvrir un bar à vin en pleine campagne. Passionné de guitare et de musique, il a rapidement fait évoluer le lieu, notamment après une rencontre déterminante avec Phil Campbell, guitariste de Motörhead. Depuis, les guitares originales se sont accumulées aux murs, les artistes ont pris l’habitude de s’y arrêter et le petit bar est devenu un étonnant point de rencontre entre amateurs de vin et de rock. Nous avons rencontré son propriétaire, Cédric, pour revenir sur cette aventure aussi improbable que passionnée.

D’une famille de maçons à un bar à vin très rock

  • Pour commencer, peux-tu nous raconter ton parcours et comment est né ce projet ?

Je suis issu d’une famille de maçons. On a construit beaucoup de choses ici, notamment dans le village. Avant d’ouvrir le bar, j’ai passé onze ans dans l’armée. Il y a douze ans, mon oncle arrêtait son restaurant et j’ai racheté sa licence IV.

Avec l’un de mes frères, nous étions passionnés de vin. L’idée était donc très simple : ouvrir un bar à vin. Je le rappelle souvent parce qu’avec tout ce qu’il y a maintenant autour du rock, certains pourraient l’oublier ! Il y a une vraie cave, du vin, des dégustations… Ça reste le cœur du projet.

Le côté rock est arrivé progressivement et a finalement pris beaucoup de place. Aujourd’hui, une bonne moitié, voire un peu plus, de l’activité y est liée.

  • Et toi, tu étais déjà musicien ?

Oui, je suis guitariste. J’ai commencé assez jeune et j’ai toujours été passionné de musique. Aujourd’hui, avec les enfants et tout le reste, je joue surtout pour le plaisir.

Et forcément, ça aide. Quand tu connais la musique, que tu parles anglais et que tu comprends un peu le milieu, c’est beaucoup plus facile d’échanger avec les artistes et de créer des liens.

La rencontre qui va tout changer

  • Comment le côté rock a-t-il vraiment commencé ?

Grâce notamment à une rencontre avec Phil Campbell de Motörhead. À l’époque, j’étais encore dans l’armée. Une amie avait rencontré Phil et m’avait invité à un concert de Motörhead.

Je suis guitariste, lui aussi, et on s’est tout de suite bien entendus. Nous sommes devenus amis et, assez rapidement, Phil est devenu le parrain du bar. C’est assez improbable quand on y pense ! Mes enfants sont nés peu après et il les a connus également.

À l’époque, je m’étais fait une petite liste de groupes que j’aimerais rencontrer grâce à lui. Comme nous avions parfois accès aux coulisses, j’avais commencé à acheter quelques copies de guitares utilisées par certains guitaristes. Je voulais simplement en avoir deux ou trois, signées, dans le bar.

Puis, en 2016, nous sommes allés voir Anthrax. Scott Ian m’a dit que, plutôt qu’une copie, un instrument original serait beaucoup plus intéressant.

J’ai donc commencé à récupérer des guitares originales. Un artiste m’en a présenté un autre, certains sont venus au bar… et petit à petit, la collection a pris une ampleur que je n’avais absolument pas prévue.

Des guitares originales et des artistes qui reviennent

  • Aujourd’hui, tu as donc essentiellement des instruments originaux ?

Oui. Au départ, ce n’était vraiment pas prévu. Je pensais simplement avoir quelques guitares de groupes connus.

Et quand les artistes viennent ici, ils apprécient l’endroit. Ils sont tranquilles, un peu comme en vacances. Ils reviennent, en parlent autour d’eux et, depuis quelque temps, le fonctionnement s’est même inversé.

Avant, je devais les contacter. Aujourd’hui, lorsqu’ils tournent en Suisse, en Allemagne ou dans les environs, certains m’appellent directement pour savoir s’ils peuvent venir passer deux ou trois jours ici. C’est devenu une sorte de pied-à-terre.

  • Tu achètes les guitares ou les artistes te les donnent ?

C’est au cas par cas. Au début, puisque je ne connaissais personne, j’en achetais. J’en ai aussi beaucoup échangé contre du vin.

Aujourd’hui, plus les artistes sont connus, plus ils ont tendance à faire des dons. D’autres me vendent un instrument ayant fait plusieurs années de tournée pour un prix très raisonnable. Il m’est arrivé d’avoir des guitares avec trente ans de tournées derrière elles pour environ 1 000 euros.

Mais je ne fais pas ça pour revendre. Ce n’est pas un business. Je veux que ces instruments vivent ici, dans un endroit où les gens peuvent les voir et où ils ont une histoire.

« Le plaisir est dans le partage »

  • C’est finalement cette idée de partage qui est au cœur de ton projet ?

Complètement. C’est même la raison pour laquelle j’ai commencé à faire venir les artistes ici.

Je me souviens de l’époque où Phil Rudd jouait en Écosse. J’avais regardé pour aller le voir avec un ami, mais il fallait faire plusieurs changements de transport. Je me suis dit : pourquoi ne pas simplement essayer de le faire venir au bar ?

Je ne connaissais pratiquement personne. J’ai trouvé un contact, j’ai demandé et, deux jours plus tard, on me rappelait : « C’est bon, on vient. » Je n’avais même pas réfléchi à qui allait payer quoi ! Je découvrais tout.

Avec Motörhead, j’avais aussi l’habitude d’emmener une personne différente dans les coulisses pour lui faire découvrir ce monde-là. Je voulais que d’autres puissent connaître cette expérience.

Et puis beaucoup de ces artistes ont déjà un certain âge. Tant que tout le monde est encore là, autant les faire venir et en faire profiter quarante personnes d’un coup plutôt que d’en profiter uniquement moi-même. Je tiens beaucoup à cette idée : le plaisir est dans le partage.

Un bar privé et une petite famille

  • Le bar fonctionne avec un système de membres. Pourquoi ce choix ?

Après onze ans dans l’armée, j’avais besoin de quelque chose d’assez carré et organisé.

Quand un artiste très connu vient, si je dois choisir entre deux personnes qui veulent être présentes, je peux vite me retrouver en porte-à-faux. Le système de membres règle beaucoup de problèmes.

Il y a des membres VIP et des membres standards, et leur nombre est limité. Lorsqu’un artiste connu vient, je ne mets généralement rien sur Internet : je contacte d’abord les membres.

Les soirées réunissent souvent une cinquantaine de personnes. Et surtout, tout le monde se connaît. Les règles sont simples : politesse, respect des autres et respect de l’artiste.

Ici, les artistes font des photos, discutent, boivent un verre avec les gens. C’est très intime. Celui qui ne respecte pas ça ne revient plus. C’est assez drôle parce que les membres font parfois eux-mêmes la police !

  • Et ceux qui ne sont pas membres ?

C’est compliqué lorsqu’il y a un artiste très connu parce que les places partent vite. Mais en dehors de certaines soirées exclusivement réservées aux membres, il est possible d’adhérer. La carte coûte 48 euros par an, soit quatre euros par mois. Ça crée surtout une communauté de personnes qui viennent pour les mêmes raisons.

Il y a un climat de confiance assez incroyable. Les gens arrivent, font la bise à tout le monde, posent leur portefeuille ou leur téléphone sur une table et retrouvent tout au même endroit. C’est devenu une petite famille.

Des groupes locaux aux tour-bus internationaux

  • Le lieu accueille également des groupes locaux ?

Oui. Au début, je ne faisais jouer que des artistes connus. Le bar était déjà équipé : amplis, batterie, backline… Puis quelqu’un m’a dit : « Tu as tout ça et, le reste du temps, ton matériel ne sert à rien. Il y a des groupes locaux qui aimeraient jouer. »

Depuis, j’organise environ un concert local par mois ou tous les deux mois. Cela permet aussi de faire vivre la scène locale.

  • Et certains artistes internationaux ne viennent même plus uniquement pour jouer ?

Non. J’ai aussi des chambres d’hôtes qui peuvent accueillir les artistes et leurs équipes. Le dernier bus venu ici était celui d’Exodus. Ils peuvent se garer devant, raccorder le bus, prendre leur douche, dormir, manger et profiter tranquillement du bar.

Pour eux, ce sont presque des vacances ! Ils peuvent rester deux ou trois jours sans pression et, comme nous sommes à la campagne, ils sont tranquilles.

Alice Cooper, Scorpions, Uli Jon Roth, David Ellefson…

  • Quelques noms parmi ceux qui sont déjà passés ?

David Ellefson est déjà venu quatre ou cinq fois et doit revenir en décembre. Alice Cooper est venu l’année dernière et revient régulièrement. L’année prochaine, il doit même venir avec ses guitaristes pour un concert électro-acoustique.

Il y a aussi eu des membres de Scorpions, Doug Aldrich de Whitesnake, Scott Ian d’Anthrax, Paul Quinn de Saxon, Michael Angelo Batio ou encore Uli Jon Roth. Lui est venu quatre jours et a fait trois concerts ici. Il était étonné de pouvoir jouer trois fois au même endroit !

Il y a également eu John Corabi de Mötley Crüe, Tim « Ripper » Owens de Judas Priest, Manu Lanvin, Phil Rudd, Nono Krief de Trust et beaucoup d’autres.

Et certains reviennent régulièrement. C’est ça qui est génial.

Quand ce sont les artistes qui appellent

  • Aujourd’hui, tu as moins besoin d’aller chercher les artistes ?

Oui. Depuis deux ans environ, je fais beaucoup moins de démarches. Les artistes commencent eux-mêmes à me contacter.

Il y a eu récemment le guitariste d’Alice Cooper. Il m’a appelé pour me demander s’il pouvait passer une semaine chez moi après une tournée en Italie. Je lui ai évidemment dit oui ! Pendant cette semaine, nous sommes allés à Guitare en Scène, à Saint-Julien-en-Genevois. Il a même joué sur scène avec Steel Panther. Ce n’était absolument pas prévu.

C’est ça qui est devenu assez incroyable : les artistes savent désormais qu’ils ont ici un pied-à-terre.

De Scott Ian… à Keanu Reeves

  • Quand on voit toutes tes photos backstage, on se demande forcément comment tu arrives à créer tous ces contacts.

Ça va paraître très simple et certains vont se dire que le gars est complètement fou ! Mais le milieu fonctionne beaucoup par relations. Si j’ai besoin d’un numéro, je peux appeler Scott Ian ou quelqu’un d’autre que je connais, qui va me donner le contact d’une autre personne.

Récemment, on parlait de Keanu Reeves. J’ai dit à Scott que j’allais en Norvège parce qu’il jouait là-bas et que mon épouse voulait le voir. Je lui ai demandé s’il pouvait nous mettre en contact. Finalement, c’est Keanu qui a demandé mon numéro pour m’appeler !

Scott lui a transmis et ensuite, c’est devenu une conversation WhatsApp comme avec n’importe qui. Ça paraît bizarre, mais c’est réellement comme ça que ça fonctionne.

Je ne me gêne pas beaucoup. Je reste toujours poli et respectueux, mais si j’ai envie de rencontrer quelqu’un, je demande.

James Hetfield, le rêve qui reste

  • Y a-t-il encore des artistes que tu rêves de rencontrer ?

Il y en a beaucoup. J’aurais vraiment aimé rencontrer Eddie Van Halen. En tant que guitariste, c’était évidemment quelqu’un d’impressionnant. Mais j’ai commencé trop tard. Je suis né trop jeune, en quelque sorte !

Parmi ceux qui sont encore là, j’aimerais beaucoup rencontrer James Hetfield.

Metallica a énormément pris ses distances avec ce genre de choses. J’ai quelques contacts directs, mais ce n’est pas simple. James protège beaucoup sa vie privée. C’est justement pour ça que j’aimerais le rencontrer.

Marty Friedman, l’idole

  • Tu as également parlé de Marty Friedman…

Marty Friedman est une véritable idole pour moi. Je suis fan depuis que je suis gamin. Il vit au Japon et nous étions d’ailleurs chez lui avec mon épouse l’année dernière, en novembre. Il devrait venir ici lorsqu’il annoncera sa prochaine tournée.

Normalement, il ne devrait pas avoir beaucoup de dates en France. Il devrait passer entre Athènes et Milan et venir ici. Pour moi, ce serait vraiment quelque chose.

Megadeth, Mötley Crüe et le metal old school

  • Quels sont tes groupes préférés ?

J’ai énormément écouté Megadeth quand j’étais gamin. J’ai commencé la guitare vers 12-13 ans et j’ai toujours été guitariste soliste.

Quand tu apprends à jouer du Megadeth, tu progresses forcément ! Mustaine et Friedman demandent un certain niveau technique. J’ai rencontré Mustaine plusieurs fois. Il a son caractère, c’est certain, mais c’est un excellent musicien.

J’aime aussi beaucoup Mötley Crüe. Aujourd’hui, c’est peut-être davantage le genre de musique qui me correspond. C’est simple, efficace et ça fonctionne immédiatement. Après, j’écoute aussi Slayer et des choses beaucoup plus thrash. J’aime tout ce qui est lié au hard rock et au metal old school.

Une guitare, du vin et beaucoup de kilomètres

  • Avec tous ces artistes à rencontrer, tu voyages beaucoup. Quand est-ce que tu travailles ?

Mon premier travail, c’est le bar. Ma femme n’aime pas quand je dis ça, mais je parle souvent de mes « déplacements professionnels » !

Plus sérieusement, je me déplace toujours avec un objectif précis. Je vais dans un pays parce que j’ai un contact à rencontrer et que mon but est de faire venir cette personne au bar. Comme je voyage souvent avec mon épouse, ça fait d’une pierre deux coups : je découvre un pays, je rencontre quelqu’un et, si tout se passe bien, quelques mois plus tard, cette personne vient ici.

Il faut profiter de la vie. J’ai 42 ans et j’ai cette idée en tête : il faut battre le fer pendant qu’il est chaud.

Et maintenant, agrandir ?

  • Quels sont les projets pour le bar ?

J’ai récemment acquis le commerce juste à côté. Rien n’est encore totalement acté, mais l’idée serait éventuellement d’agrandir. Le bar fait environ 80 m². Ajouter une quarantaine de mètres carrés serait le meilleur compromis. Je ne veux pas forcément accueillir énormément plus de monde, mais cela apporterait davantage d’aisance.

  • Et la programmation à venir ?

La fin de l’année est déjà bien remplie. Il me reste notamment un concert local début novembre et David Ellefson qui revient début décembre. J’organise aussi plusieurs dégustations de vin. Et puis il y aura certainement quelques surprises. Les artistes ne préviennent pas toujours très longtemps à l’avance !

« Je voulais simplement ouvrir un bar à vin »

  • Quand on résume ton histoire, tout semble être parti dans une direction que tu n’avais absolument pas prévue…

C’est exactement ça. Je voulais ouvrir un bar à vin. Puis j’ai rencontré Phil Campbell. Ensuite, il y a eu les guitares, les artistes, les concerts, les chambres d’hôtes…

Au départ, ça partait un peu dans tous les sens. Quand je regarde le chemin parcouru, je me dis que ce n’est pas si mal pour quelqu’un qui est parti de rien. Le plus drôle, c’est que mes parents n’écoutaient même pas de musique !

Des rencontres avant tout humaines

  • Au fond, qu’est-ce qui te plaît le plus : les guitares, les artistes ou les rencontres ?

Les rencontres. Les guitares sont magnifiques et la collection est devenue importante, mais ce qui compte vraiment, ce sont les moments partagés.

Quand un artiste vient ici, il n’est pas simplement là pour faire une photo et repartir. Il peut passer la soirée avec les gens, signer, jouer de la guitare, discuter. C’est très différent des gros meet-and-greet où tu arrives, tu fais une photo et tu repars après quelques secondes alors que tu as parfois payé une somme énorme.

J’essaie d’ailleurs d’avoir une traductrice lorsqu’il y a un artiste étranger. Beaucoup de gens ne parlent pas anglais. Avec elle, ils peuvent poser leurs questions et réellement échanger.

Parce qu’au final, c’est ça que je veux : que les gens repartent en ayant réellement rencontré quelqu’un, et pas simplement avec une photo.

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