Lucas Fox : du Swinging London à la naissance de Motörhead
Avant que Motörhead ne devienne une institution du rock, il y avait Londres, ses clubs enfumés, ses nuits interminables et une bande de musiciens qui n’avaient pas vraiment l’intention de rentrer dans le rang. Au cœur de cette histoire, Lucas Fox, premier batteur de Motörhead et compagnon de route de Lemmy aux tout premiers jours du groupe. Avec son humour bien à lui, il revient sur une époque où tout semblait possible, où les rencontres pouvaient changer une vie et où le rock’n’roll se vivait à cent à l’heure. Une plongée dans ses souvenirs, du Londres des années 1960 à la naissance d’un groupe qui allait marquer l’histoire de la musique.
Une enfance londonienne, trois passions et une batterie à gagner
Glob’all Musics : Pour commencer, peux-tu nous parler de tes origines et de ton enfance ? Tu te présentes volontiers comme un Anglais pur jus !
Lucas Fox : Je suis un Rosbif pur et dur ! Ma famille est londonienne depuis plusieurs générations. J’ai fréquenté le lycée français de Londres de l’âge de quatre ans jusqu’à mes dix-sept ans. Ensuite, je suis parti étudier dans une école d’art.
Quand j’avais neuf ans, j’avais déjà trois grandes passions : le théâtre, les arts plastiques — notamment la fabrication de maquettes — et la batterie. J’ai reçu ma première paire de baguettes un samedi 23 février 1960. Le problème, c’est que ma famille m’avait offert une caisse claire, mais pas la batterie complète !
Il fallait donc que je trouve l’argent pour acheter le reste. Je suis allé de porte en porte pour proposer de laver les voitures et d’enlever la glace sur les pare-brise, même lorsqu’il neigeait. J’ai mis quatre ans à réunir suffisamment d’argent pour avoir mon propre kit.
Je suis autodidacte. J’ai commencé à jouer dans des groupes à treize ans et je suis devenu musicien professionnel à dix-sept ans. Autant dire que la batterie occupait déjà une place considérable dans ma vie !
Glob’all Musics : Tu avais également un intérêt pour le théâtre et la littérature. L’école n’était pourtant pas forcément ton terrain de jeu favori ?
Lucas Fox : Disons que je n’étais pas particulièrement passionné par tous les cours ! En revanche, j’aimais beaucoup l’art et l’anglais. J’ai étudié Shakespeare à douze ans. Cela ne signifie pas que j’étais un élève modèle dans toutes les matières, mais j’avais déjà des centres d’intérêt bien définis.
Le Londres des années 1960 : une ville en pleine ébullition
Glob’all Musics : Tu as grandi dans une période particulièrement importante pour la culture britannique. Comment as-tu vécu l’explosion créative du Swinging London ?
Lucas Fox : C’était une époque extraordinaire. Au début des années 1960, Londres s’est mise à bouillonner. Tout changeait : la musique, la mode, la photographie, les arts, les comportements. Les couleurs arrivaient partout, les jeunes avaient envie de faire les choses autrement.
Il y avait Mary Quant, Twiggy, Biba, David Bailey et toute cette nouvelle manière de regarder le monde. Le pop art prenait de l’importance, les publications underground apparaissaient et des lieux comme Portobello Road permettaient de dénicher des vêtements d’occasion incroyables.
Les Beatles ont contribué à cette transformation, notamment avec leurs tenues militaires colorées sur la pochette de Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band. Jimi Hendrix avait également un style vestimentaire fantastique. Londres était devenue un laboratoire culturel.
Il ne faut pas oublier non plus la communauté jamaïcaine et son influence sur la vie londonienne. Le carnaval de Notting Hill s’inscrit dans cette histoire. La ville était un mélange de cultures, d’idées et de musiques.
Et puis, il y avait les radios pirates. Les jeunes voulaient entendre de la musique que les stations officielles ne diffusaient pas forcément. On écoutait aussi Radio Luxembourg. Les disques comptaient énormément : on pouvait passer des heures à écouter un morceau et à essayer de le reproduire.
Glob’all Musics : C’est aussi une période où les groupes britanniques se développent énormément. Tu avais déjà accès à cette scène ?
Lucas Fox : Oui, et j’ai eu la chance de voir beaucoup de choses très tôt. Ma mère m’emmenait à des concerts et elle aimait ça autant que moi ! J’ai vu les Beatles en 1964, alors que j’avais onze ans, puis les Rolling Stones en 1965.
J’ai aussi pu assister à des concerts de grands artistes américains, notamment Chuck Berry, des musiciens de blues, Otis Redding et Ray Charles. J’ai vu Ray Charles avec Stevie Wonder. Ce sont des souvenirs extraordinaires.
J’ai également vu Led Zeppelin devant un public d’environ 450 personnes et assisté au dernier concert de Cream. À l’époque, on pouvait encore découvrir des artistes dans des salles relativement petites, avant qu’ils ne deviennent des légendes.
Les clubs, les rencontres et les premières nuits blanches
Glob’all Musics : Tu fréquentais notamment le Speakeasy, un club londonien très important pour les musiciens. Comment y es-tu entré aussi jeune ?
Lucas Fox : En mentant sur mon âge ! J’avais dix-sept ans et j’ai expliqué que j’en avais vingt et un. Il fallait bien trouver une solution !
Je fréquentais le Speakeasy deux ou trois soirs par semaine. Je n’avais pas beaucoup d’argent, alors je prenais des demi-pintes et je faisais durer la soirée. Mais ce qui m’intéressait surtout, c’était de rencontrer les musiciens, de les écouter parler et de comprendre leur univers.
J’y ai appris énormément de choses : leur humour, leur langage, leurs références, leur manière de se comporter. C’était une école qui n’avait rien à voir avec les établissements scolaires !
Je fréquentais aussi le Marquee et d’autres salles londoniennes. On pouvait passer d’un concert à une discussion, puis à une autre rencontre. La musique était partout.
À cette époque, je jouais déjà dans des groupes. Aux alentours de mes vingt ans, mon groupe a même été produit par Nick Mason et Roger Waters de Pink Floyd, dans le studio installé chez Nick Mason. C’était assez incroyable, car notre musique était plutôt orientée rhythm and blues et pub rock. Le résultat avait quelque chose de Pink Floyd, même si ce n’était pas vraiment notre univers musical !
La presse spécialisée jouait un rôle essentiel. On lisait Melody Maker, New Musical Express et Sounds. Les groupes se faisaient connaître en jouant dans les pubs, les universités et les petites salles. Il fallait jouer, encore et encore, pour se faire une place.
Lemmy : une rencontre qui allait changer sa vie
Glob’all Musics : Venons-en à Lemmy. Vous vous êtes rencontrés en août 1974, au Speakeasy. Qu’est-ce qui vous a rapprochés ?
Lucas Fox : Nous avions énormément de choses en commun. La première fois que nous avons commencé à discuter, nous avons presque joué au ping-pong avec des titres de chansons. L’un en lançait un, l’autre répondait avec un autre titre. Nous partagions le même humour, nous aimions les mêmes références et nous pouvions parler pendant des heures.
Nous aimions tous les deux l’humour britannique, notamment les Goon Show et les Monty Python. Nous parlions aussi d’histoire, en particulier de la Seconde Guerre mondiale, et nous avions un intérêt commun pour les chevaux.
Il y avait également quelque chose dans nos histoires personnelles. Nous avions tous les deux été élevés par des femmes. Ma famille avait une histoire particulière liée à la guerre : ma mère avait commandé une base britannique secrète au nord de Londres en 1943, en lien avec des opérations de résistance. Mon oncle avait été recruté à Cambridge dans les années 1930 et ma tante avait travaillé à Bletchley Park sur le décryptage des codes allemands. Mon parrain travaillait dans le domaine du radar.
Ce contexte familial m’avait donné un intérêt profond pour l’histoire. Lemmy était lui aussi passionné par ces sujets. Nous pouvions donc passer d’une discussion sur la musique à une conversation historique sans la moindre difficulté.
Il y avait enfin une raison très pratique à notre amitié : j’avais une voiture, et lui n’avait ni permis ni véhicule ! J’étais donc plutôt utile. (Rires.)
Notre amitié a commencé en août 1974 et s’est poursuivie jusqu’en mai 1975, lorsque Lemmy a été renvoyé de Hawkwind.
Glob’all Musics : À cette époque, les nuits étaient longues et le rythme de vie particulièrement intense. Vous étiez souvent ensemble ?
Lucas Fox : Oui, nous pouvions rester éveillés deux ou trois nuits par semaine. Les amphétamines faisaient partie de notre environnement, et j’en prenais également. Nous étions pris dans ce rythme, dans cette énergie permanente. Avec le recul, on comprend que ce n’était pas tenable indéfiniment.
Lemmy a été renvoyé de Hawkwind après une histoire liée à des amphétamines pendant une tournée nord-américaine. Quand je suis allé le récupérer à son retour, il était dans un état lamentable. Il a bu pendant deux jours et ne voulait voir personne.
Il faut comprendre le contexte. Lemmy avait une personnalité très forte et il attirait l’attention. Il était drôle, provocateur, capable de raconter des histoires incroyables à la presse. Les journalistes l’adoraient, les femmes aussi, et cela créait forcément des tensions dans le groupe.
Il avait notamment chanté Silver Machine presque par accident, à un moment où personne d’autre ne pouvait assurer la partie vocale. Le morceau avait connu un énorme succès. Mais Lemmy avait le sentiment que les autres ne lui reconnaissaient pas suffisamment sa place.
« Lucas, nous sommes Motörhead ! »
Glob’all Musics : Comment l’idée de créer Motörhead est-elle apparue ?
Lucas Fox : Le nom a une histoire assez amusante. Lemmy traitait régulièrement ses anciens camarades de groupe de « bastards ». Sa compagne de l’époque, Motorcycle Irene, lui a alors suggéré de créer son propre groupe et de l’appeler Bastard.
Le problème, c’est que ce nom aurait été difficilement acceptable pour la BBC. Il fallait donc trouver autre chose. Motörhead figurait sur la face B de Kings of Speed, un morceau associé à Hawkwind. Le mot désignait notamment un amateur d’amphétamines, quelqu’un qui vivait à cent à l’heure.
Le 28 mai 1975, Lemmy m’a invité dans un pub près de Westbourne Park Road. Il a allumé un cigare et m’a annoncé : « Lucas, nous sommes Motörhead, nous allons jouer du rock’n’roll ! »
Voilà. C’est comme ça que tout a commencé.
Le guitariste était Larry Wallis. Lemmy et moi aurions aimé avoir un deuxième guitariste, mais Larry n’était pas d’accord. Nous avons donc commencé avec cette formation.
Au départ, le répertoire comprenait Motörhead, Lost Johnny, que Lemmy jouait déjà avec Hawkwind, ainsi que City Kidset On Parole, des morceaux associés à Larry Wallis. Nous avons fini par jouer Silver Machine, parce que le public le réclamait, même si Lemmy jurait qu’il ne voulait plus jamais entendre parler de ce morceau !
Notre premier concert a eu lieu le 20 juillet 1975 au Roundhouse, à Londres. Ensuite, nous avons enchaîné une série d’environ dix-neuf concerts à travers l’Angleterre. Nous parcourions le pays en zigzag, avec des salles de 400 à 800 personnes, alors que Hawkwind jouait parfois devant 3 800 spectateurs.
Il fallait transporter le matériel et avaler des kilomètres. Nous avions des roadies, mais cela restait une aventure très différente de ce qu’avait connu Lemmy avec Hawkwind.
On Parole
: les premières traces d’un groupe en construction
Glob’all Musics : L’histoire de On Parole, souvent considéré comme le premier album de Motörhead, est assez mouvementée. Comment se sont déroulées les sessions ?
Lucas Fox : Nous avons enregistré à Rockfield Studios, au pays de Galles. Les conditions étaient particulières : il n’y avait pas de cabine séparée pour la batterie ni de systèmes permettant d’isoler complètement les instruments.
Le producteur, Dave Edmunds, voulait obtenir un son vivant, explosif, proche de celui du groupe sur scène. Les micros captaient donc beaucoup de choses à la fois. Cela donnait une ambiance très particulière aux enregistrements.
Par la suite, Phil Taylor a rejoué les parties de batterie sur les prises que j’avais enregistrées. Cela ne signifie pas que mes parties avaient été effacées ou qu’elles n’avaient jamais existé. Il y a eu différentes versions et différents mixages, et l’histoire de cet album est devenue assez compliquée.
La version associée au travail de Dave Edmunds avait un son que je trouvais excellent. D’autres interventions et d’autres mixages ont ensuite modifié le résultat. À l’époque, la maison de disques n’était pas convaincue et l’album n’est pas sorti immédiatement. Les membres du groupe eux-mêmes n’étaient pas particulièrement satisfaits de ce qu’ils entendaient.
Avec le recul, Lemmy a pourtant reconnu que On Parole était bien le premier album de Motörhead. C’est une partie importante de notre histoire, même si elle a été longtemps compliquée à raconter.
Quitter Motörhead : une décision difficile, mais nécessaire
Glob’all Musics : Ton passage dans Motörhead a finalement été assez court. Comment expliques-tu ton départ ?
Lucas Fox : Nous avions tous un rythme de vie très intense. Pendant environ dix-huit mois, nous avions vécu à un rythme impossible, avec les amphétamines, les nuits sans sommeil et les concerts. À un moment donné, je ne suivais plus.
Lemmy et moi n’étions plus vraiment en état de fonctionner correctement. Il fallait bien que quelque chose change. Je ne vais pas prétendre que les drogues n’ont eu aucune conséquence sur ma vie : elles m’ont détruit à certains égards. Mais je ne ressens pas de honte à raconter cette histoire. C’est mon parcours, et il fait partie de ce que j’ai vécu.
Je me souviens aussi de Phil Taylor, qui travaillait sa technique de double grosse caisse. Il essayait de stabiliser son jeu et de maîtriser les enchaînements. Fast Eddie Clarke est arrivé et lui a lancé quelque chose comme : « Qu’est-ce que tu fais ? Continue, on veut une chanson ! » De cette énergie est née une partie de ce qui allait devenir Overkill. C’est l’esprit du groupe : on joue, on pousse les choses plus loin, et on voit ce qui arrive.
« Je ne regrette rien »
Glob’all Musics : Quand tu regardes aujourd’hui cette période, qu’est-ce qui te revient en premier ?
Lucas Fox : Lemmy a changé ma vie. Je suis fier d’avoir été là au début de Motörhead. Je ne regrette rien.
Un jour, Graham Perkins, qui travaillait dans le milieu des sessions, m’a taquiné à propos de cette époque. Je lui ai dit : « J’ai survécu à Motörhead ! » Il m’a répondu : « Non, non, tu n’as pas survécu à Motörhead ! » (Rires.)
Il y a une part de vérité là-dedans. On ne traverse pas une période pareille sans en garder des traces. Mais je préfère regarder tout ce que j’ai appris et toutes les expériences que j’ai vécues.
Je n’ai jamais été quelqu’un qui mesure sa vie uniquement à l’argent ou à la réussite commerciale. Je préfère avoir vécu des choses différentes plutôt que de passer quarante ans à jouer toujours les mêmes morceaux dans les mêmes conditions.
Le rock’n’roll, une question de liberté
Glob’all Musics : Le rock’n’roll est souvent associé au sexe, à la drogue et à l’excès. Est-ce que cette image correspond à ce que tu as vécu ?
Lucas Fox : Elle correspond à une partie de l’histoire, mais il ne faut pas réduire le rock’n’roll à cela. Le terme lui-même a des connotations sexuelles anciennes. Dans certains pubs, des chanteuses interprétaient des textes très suggestifs, parfois franchement obscènes. Le rock’n’roll s’est développé dans un environnement où la provocation et la liberté d’expression occupaient une place importante.
Mais il y a surtout la musique. Lemmy aimait Chuck Berry, Fats Domino, Little Richard, les bluesmen et les Beatles. Il était également passionné par Beethoven. Il ne faut jamais oublier que le rock vient en grande partie du blues, une musique dont l’histoire est profondément liée à celle de l’esclavage et de la communauté noire américaine.
Lemmy détestait le racisme. Il pouvait être très provocateur, mais il ne supportait pas les racistes. Il avait ses opinions, ses principes et une manière très directe de les exprimer.
Je crois qu’il faut aussi savoir être poli et respecter les gens. On peut vivre librement sans mépriser les autres.
Glob’all Musics : Aujourd’hui, l’image de Motörhead se retrouve partout, parfois jusque sur des biberons ou des produits dérivés assez inattendus. Qu’en penses-tu ?
Lucas Fox : Au début, cela m’agaçait un peu. Je me demandais ce que Lemmy aurait pensé de tout ça. Puis j’ai fini par comprendre que cela permettait au groupe de continuer à vivre, de toucher de nouvelles générations et de rester présent dans la culture populaire.
On peut aimer l’attitude de Lemmy, son humour, sa liberté et son refus des conventions sans reproduire tous les excès de sa vie. Ce sont deux choses différentes.
Au fond, je suis heureux d’avoir vécu cette aventure. J’ai connu une période incroyable, rencontré des gens extraordinaires et participé à la naissance d’un groupe qui a marqué l’histoire du rock. Que demander de plus ?
Photos 1-2 Ian Dickson
Photo 3 Mick Rock









