Interview Jehnny Beth – Les Eurockéennes de Belfort 05/07/26

Rédacteur

Nicolas Keshvary

Catégorie d'article

Temps de lecture

Date de l'interview

05/07/26

Lieu de l'interview

Eurockéennes de Belfort

À l’occasion de sa venue aux Eurockéennes de Belfort, le 5 juillet 2026, Jehnny Beth est revenue sur la genèse de son nouvel album You Heartbreaker You, son rapport à la scène, ses collaborations prestigieuses, mais aussi sur la place des femmes dans l’industrie musicale et sa vision de la liberté artistique. Cette interview a été réalisée conjointement avec trois autres journalistes.

Jehnny Beth évoque le déclic qui a donné naissance à You Heartbreaker You, un album construit autour de l’idée d’un réveil physique et émotionnel. Elle revient sur les années difficiles qui ont suivi la pandémie, son parcours avec Savages, le sexisme auquel elle a été confrontée, ainsi que sa volonté de replacer la musique au cœur du lien humain. L’artiste parle également de son approche vocale, de ses collaborations avec Mike Patton, Julian Casablancas ou Gorillaz, de son amour de la scène et de son besoin viscéral de liberté.

Vos chansons donnent davantage l’impression de naître d’expériences vécues que de simples confessions. Quel a été le premier point de départ de You Heartbreaker You ? Une guitare, une phrase, un cri, une image… notamment après Broken Rib ?

Tout est parti d’une vision, mais surtout d’une sensation physique. J’étais sur scène, en tournée aux États-Unis, lors du Riot Fest. À un moment, il y a eu une véritable communion avec le public dans le mosh pit. J’ai ressenti quelque chose de très fort, comme si je revenais soudainement dans mon corps.

Après la sortie de mon album en 2020, la pandémie a stoppé net ma tournée. Je me suis retrouvée endettée et il m’a fallu cinq à six ans pour reconstruire un projet, retrouver un contrat, repartir en tournée et enregistrer un nouvel album sous mon nom. Ça a été un long combat, avant tout contre moi-même.

Sur cette scène, j’ai compris deux choses : d’abord, je savais exactement quel album je voulais faire, non pas intellectuellement mais physiquement. Ensuite, je me suis rendu compte que je m’étais endormie, que je m’étais dissociée de moi-même.

Aujourd’hui, je reconnais cet état chez moi comme chez les autres. Pour moi, la mission de la musique est justement de réveiller les gens, de nous ramener à nous-mêmes. Elle ne sert pas à fuir la réalité mais à nous rendre présents, vivants, connectés les uns aux autres. Les concerts ont ce pouvoir-là, et tout l’album est construit autour de cette idée.

Est-il difficile de trouver sa place dans le rock, à la fois en tant que femme et en tant que Française ?

Mon parcours est un peu particulier. Je suis partie vivre à Londres à vingt ans, où j’ai fondé Savages. Nous avons signé chez Matador et tourné dans le monde entier.

Être la chanteuse d’un groupe de punk composé uniquement de femmes a néanmoins été un véritable combat. Les choses ont évolué, mais il existait un véritable plafond de verre. L’industrie disposait de nombreux modèles masculins capables d’atteindre les plus hauts niveaux — Oasis, U2… — alors que les groupes féminins étaient beaucoup moins nombreux à bénéficier des mêmes investissements.

Dès le départ, nous avons pris certaines décisions artistiques. Nous nous habillions uniquement en noir, sans marques, et nous refusions les interviews consacrées à la mode. Nous voulions qu’on parle de notre musique, pas de nos vêtements.

À l’époque, les journalistes me questionnaient presque systématiquement sur la mode ou sur le fait d’être une femme dans l’industrie. Je refusais souvent ces discussions parce que je voulais avant tout être considérée comme musicienne. Avec le recul, je comprends beaucoup mieux ces enjeux. À vingt-huit ans, je n’avais ni le recul ni les outils pour les analyser comme aujourd’hui.

Depuis votre carrière solo, avez-vous le sentiment que ce combat est différent ?

Aujourd’hui, je n’ai plus rien à prouver. La scène hardcore, mais aussi le hip-hop, m’ont toujours accueillie. Des artistes comme Yasiin Bey (Mos Def) connaissaient déjà Savages bien avant beaucoup d’autres. J’ai eu la chance de rencontrer les artistes que j’admire depuis toujours.

Les difficultés existent encore, notamment sur le plan économique, mais elles concernent aujourd’hui l’ensemble de l’industrie. En revanche, en vieillissant, une colère apparaît inévitablement. À quarante ans, on prend conscience de toutes les micro-agressions et de toutes les injustices que l’on a encaissées pendant des années. Cette colère est devenue une force créative, et je pense qu’elle nourrira largement mon prochain album.

Ceux qui vous avaient vue ici avec Savages en 2017 retrouveront-ils la même énergie sur scène ?

Je ne me souviens plus précisément de ce concert, mais je pense que l’énergie est toujours la même. Lorsque je monte sur scène, j’ai toujours cette envie de chaos.

Parfois, certains publics sont difficiles à réveiller. Mais il suffit qu’une personne me regarde dans les yeux et que je sente une étincelle. Une seule suffit. Si je peux emmener cette personne ailleurs, lui faire vivre quelque chose, alors le concert a déjà du sens.

Même lorsque je joue devant très peu de monde, je garde cette conviction. Il m’est arrivé qu’une personne revienne me voir dix ans plus tard pour me dire qu’après un concert devant dix spectateurs, elle avait créé son propre groupe. C’est la preuve que quelque chose passe toujours.

Je crois profondément que les artistes jouent un rôle essentiel dans une société. Les régimes autoritaires l’ont toujours compris : ils s’attaquent d’abord à l’art et aux artistes. Notre rôle est d’empêcher les gens de s’endormir, de continuer à questionner le monde.

Vous utilisez beaucoup de saturation et de textures abrasives dans votre musique. Est-ce une manière de masquer certaines émotions ou, au contraire, de les rendre plus fortes ?

Jehnny Beth : C’est tout l’inverse. Cette approche vient notamment de mon admiration pour Mike Patton. J’ai énormément étudié sa manière de chanter pendant la préparation de l’album. Sa palette vocale est incroyable : il passe de l’opéra au murmure, du cri aux techniques les plus extrêmes.

Je ne prétends évidemment pas atteindre son niveau, mais cela m’a donné envie d’explorer les harsh vocals, les techniques vocales développées dans le hardcore et le metal. C’est une nouvelle palette d’expression qui permet d’amplifier les émotions, certainement pas de les cacher.

Vous avez collaboré avec des artistes comme Julian Casablancas, Mike Patton ou encore Gorillaz. Comment naissent ces rencontres ?

Avec Julian Casablancas, tout est parti d’une tournée en Amérique du Sud avec Savages. Nous nous croisions régulièrement sur les mêmes festivals et nous avons sympathisé. Un soir, presque pour plaisanter, je lui ai proposé de faire un morceau ensemble.

Le projet a mis près d’un an et demi à aboutir. Nous avons finalement repris Boy-Girl de Throbbing Gristle. C’est Johnny Hostile qui avait eu cette idée, et Julian a immédiatement adhéré au projet.

La plupart de mes collaborations se sont faites assez naturellement. Damon Albarn, par exemple, m’a invitée à participer à un morceau de Gorillaz, ce qui m’a ensuite conduite à partir en tournée avec eux pendant un an et demi.

J’aime accepter les projets qui ressemblent à des aventures et qui me permettent d’apprendre. Tout ne se passe pas toujours parfaitement, mais chaque expérience apporte quelque chose.

Vous dites avoir rencontré toutes vos idoles. Cela change-t-il votre regard sur elles ?

Ce n’est pas arrivé du jour au lendemain. Lorsque Savages a commencé à rencontrer le succès, des artistes que j’admirais depuis toujours sont venus à nos concerts.

Je me souviens notamment de PJ Harvey. La première fois qu’elle est venue me voir à Londres, cela m’a complètement bouleversée. Au début, je n’osais même pas répondre lorsqu’elle m’a donné son numéro de téléphone. Puis je me suis dit que si quelqu’un comme elle me tendait la main, l’humilité consistait justement à accepter cette main tendue.

Elle m’a énormément apporté. Ce sont finalement des personnes très simples.

Parmi les artistes qui m’ont profondément marquée, il y a évidemment Siouxsie Sioux, Shirley Manson ou encore Karen O. Voir les Yeah Yeah Yeahs sur scène lorsque j’avais quinze ans a changé ma vie. Karen O arrivait sur scène en rampant : j’ai compris ce soir-là que tout était permis sur une scène et que la liberté était la valeur la plus importante.

Cette quête de liberté semble traverser toute votre œuvre.

Je crois que nous naissons tous avec une lumière intérieure. En grandissant, la société nous apprend progressivement à l’éteindre, à entrer dans un moule, à devenir des exécutants.

Aujourd’hui, on nous pousse aussi à nous méfier des autres, à croire que le problème vient toujours de celui qui est différent. Pendant ce temps-là, nous perdons peu à peu notre liberté.

Être libre est dangereux. Nous vivons dans une époque qui cherche à éviter tout risque, tout chaos. Pourtant, l’art reste un formidable terrain d’exploration où l’on peut expérimenter sans cesser de chercher.

Est-ce cette recherche qui vous pousse à explorer aussi bien la musique que le cinéma ?

Je ne pense pas qu’on choisisse vraiment. À un moment, quelque chose brûle en vous et vous ne pouvez plus faire autrement.

Lorsque nous sommes enfants, cette lumière existe naturellement. Le plus difficile consiste à ne jamais la laisser s’éteindre.

Cette lumière peut-elle aussi exister dans le collectif ?

Oui. C’est même là que naît la plus grande joie. Lorsque deux personnes se reconnaissent pleinement, avec leur propre lumière, il se passe quelque chose de presque transcendant. C’est cela, l’amour.

Et oui, cette rencontre naît souvent du chaos. Il n’y a pas de lumière sans ombre.

On va terminer sur ces bonnes paroles et merci encore pour ton temps.

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