Interview : Jasmine Not Jafar « On a commencé par penser le live avant même de penser aux disques »

Rédacteur

Nicolas Keshvary

Catégorie d'article

Temps de lecture

Date de l'interview

29/05/26

Lieu de l'interview

Noumatrouff, Mulhouse

À peine deux ans après sa création, Jasmine Not Jafar fait déjà figure de phénomène sur la scène émergente française. Derrière ce nom intrigant se cachent Manon et Constance, deux musiciennes tourangelles qui ont choisi de construire leur projet à contre-courant : d’abord la scène, ensuite les enregistrements. Avec seulement quelques singles publiés, le duo électro-pop affiche pourtant une soixantaine de dates en 2026 et suscite un intérêt grandissant auprès des programmateurs. Quelques heures avant leur concert au Noumatrouff de Mulhouse, les deux artistes reviennent sur la naissance du groupe, leur parcours atypique et les raisons de cette ascension aussi rapide qu’inattendue.

Pour commencer, qui est Jasmine Not Jafar ?

Manon : Déjà, petite précision importante : les « J » ne se prononcent quasiment pas ! Il faut vraiment glisser dessus : Jasmine Not Jafar.

Nous sommes toutes les deux originaires de Tours. On s’est rencontrées au sein des réseaux artistiques locaux, notamment grâce au collectif 78-80 dont notre projet fait toujours partie aujourd’hui. À force de se croiser lors d’événements culturels et musicaux, l’envie de créer quelque chose ensemble est née naturellement.

Au départ, nous étions trois musiciennes. Très rapidement, la troisième personne a quitté l’aventure et nous nous sommes retrouvées à deux. Nous avons alors décidé de poursuivre le projet avec une idée simple : faire danser les gens.

Nous avons travaillé pendant près d’un an et demi avant de donner notre premier concert. Le projet a réellement démarré au début de l’année 2023.

Avant Jasmine Not Jafar, quels étaient vos parcours respectifs ?

Constance : Nous faisons toutes les deux de la musique depuis longtemps, mais dans des univers assez différents de ce que nous proposons aujourd’hui.

Manon vient davantage du jazz, de la soul, de la neo-soul ou encore du hip-hop. De mon côté, j’évoluais plutôt dans des projets pop et rap. Nous sommes avant tout chanteuses de formation.

Manon avait développé un projet solo autour du modulaire tandis que j’utilisais déjà des synthétiseurs. Petit à petit, nous avons réuni ces univers. Aujourd’hui, j’ai moi aussi plongé dans le modulaire grâce à ce projet.

Finalement, nous avons mis nos anciens projets entre parenthèses pour nous consacrer pleinement à celui-ci. Les choses ont très vite pris de l’ampleur et désormais nous vivons de cette aventure musicale.

Manon : Comme on dit souvent, on a réussi notre béchamel !

Vous ne venez pourtant pas du tout du milieu électro à l’origine. Comment s’est faite cette transition ?

Manon : Le collectif 78-80 a beaucoup joué dans cette évolution. Nous étions entourées d’artistes qui exploraient déjà ces esthétiques électroniques. Il y avait également tout un écosystème autour des musiques électroniques à Tours avec des associations, des soirées et une véritable culture de la fête.

Constance : J’ai personnellement découvert la techno par le biais des free-parties et des événements alternatifs. Ce n’était pas forcément une musique qui me touchait immédiatement mais j’ai fini par m’y plonger progressivement.

Cela dit, nous ne faisons pas de la techno pure. Notre musique est plutôt un mélange d’électro-pop, de rap-pop et d’influences électroniques. On retrouve autant l’héritage de la scène club que celui d’artistes comme Charlie XCX, Ashnikko ou Brooke Candy.

Nous gardons une vraie dimension chanson avec beaucoup de voix et de textes. La techno n’est finalement qu’une partie de notre ADN.

Vous évoquez souvent le collectif 78-80. Quel rôle a-t-il joué dans votre développement ?

Manon : C’est avant tout une aventure humaine. À l’origine, il s’agissait simplement d’un lieu de vie partagé par plusieurs musiciens et musiciennes à Tours. Très vite, les habitants ont commencé à organiser des jam sessions puis des événements dans différents lieux culturels de la ville.

Au fil du temps, chacun a développé ses propres projets et le collectif est devenu un véritable outil de soutien pour les artistes émergents. Il nous a aidées à monter nos premiers dossiers de subventions, à obtenir nos premières dates et à gagner en visibilité.

Notre deuxième concert a d’ailleurs été obtenu grâce au collectif.

L’objectif n’a jamais été de remplacer un label ou un tourneur professionnel, mais plutôt de créer une forme de solidarité entre artistes.

La région Centre semble également avoir joué un rôle important dans votre parcours…

Constance : Complètement. Nous avons la chance d’évoluer dans un territoire qui soutient réellement les projets émergents. La SMAC Le Temps Machine, la Fracama ou encore le dispositif Propul’Sons ont été déterminants pour nous.

Grâce à ces structures, nous avons pu nous professionnaliser, jouer sur de gros événements comme le festival Terre du Son et surtout développer un réseau solide.

Avant d’espérer rayonner à l’échelle nationale, il faut d’abord construire quelque chose localement. Dans notre cas, ce soutien régional a été un véritable tremplin.

Manon : Franchement, si vous voulez lancer un projet musical, venez à Tours ! C’est une région extrêmement accueillante pour les groupes émergents. Aujourd’hui encore, malgré les restrictions budgétaires qui touchent le secteur culturel, nous avons la chance de bénéficier d’un environnement très favorable.

Votre progression a été fulgurante : deux concerts en 2024, vingt-cinq en 2025 et déjà une soixantaine en 2026. Comment expliquez-vous cette accélération ?

Constance : Nous nous posons parfois la même question !

Plusieurs éléments ont contribué à cette dynamique. Notre signature avec le tourneur Konsato nous a évidemment permis de bénéficier d’un réseau professionnel plus large.

Mais il y a surtout eu certains moments charnières. Je pense notamment au MaMA Festival à Paris. Ce showcase a été un véritable tournant. Beaucoup de programmateurs, de professionnels et de responsables de festivals nous ont découvert à cette occasion.

Après ce concert, les demandes se sont multipliées et tout s’est accéléré.

Le Printemps de Bourges a également apporté de la visibilité, mais le MaMA reste probablement l’événement qui a changé la donne.

Ce qui étonne, c’est que vous n’avez publié que quelques titres alors que vous tournez énormément…

Manon : C’est parce que nous avons commencé par construire un spectacle avant de penser à sortir des disques.

Dès le départ, ce qui nous intéressait, c’était le rapport direct avec le public. Nous voulions créer une expérience physique, collective, quelque chose qui se vive avant tout sur scène.

Quand nous composions, nous nous demandions systématiquement : « Comment ce morceau va-t-il fonctionner en live ? »

La musique enregistrée est arrivée dans un second temps.

Aujourd’hui, nous avons déjà de nombreux morceaux dans notre répertoire mais nous prenons le temps de les sortir correctement.

Un EP de cinq titres arrivera à l’automne 2026 et un album suivra ensuite

Avec seulement quelques singles disponibles, comment expliquez-vous cet engouement autour du projet ?

Constance : C’est vrai que la situation peut sembler étonnante. Nous avons aujourd’hui un set complet d’une cinquantaine de minutes alors qu’une partie des morceaux n’est pas encore disponible sur les plateformes.

Tout existe déjà, tout est écrit et joué sur scène, mais nous avons choisi de prendre notre temps pour les sorties. Les titres qui composent notre futur EP sont déjà présents dans notre répertoire live.

Pourquoi autant de dates ? Honnêtement, nous n’avons pas une explication unique. Il y a certainement le réseau professionnel, les showcases que nous avons enchaînés, mais aussi beaucoup de bouche-à-oreille. Nous avons participé au MaMA, aux Bars en Trans, au BISE, aux iNOUïS et à d’autres rendez-vous importants de la filière. Ces événements nous ont permis de rencontrer énormément de professionnels et de faire parler du projet.

Petit à petit, une curiosité s’est créée autour de Jasmine Not Jafar.

Selon vous, qu’est-ce qui vous distingue aujourd’hui sur la scène actuelle ?

Manon : Je pense que notre formule est assez particulière. Nous proposons un projet porté par deux femmes, avec du chant, des machines et du modulaire au centre de la création.

Il y a aussi un contexte favorable. Aujourd’hui, beaucoup de programmateurs et de programmatrices souhaitent mettre davantage en avant les artistes féminines, et c’est une excellente chose. Pendant longtemps, les femmes ont été sous-représentées sur scène, notamment dans certains styles musicaux.

Je pense que nous arrivons à un moment où il existe une réelle volonté d’ouvrir davantage les programmations.

Mais évidemment, cela ne suffit pas. Derrière, il faut aussi proposer quelque chose qui parle aux gens. J’espère simplement que nous faisons de la bonne musique.

L’autre particularité du projet réside dans l’utilisation du modulaire. Dans les réseaux que je fréquente, la très grande majorité des modularistes sont des hommes. Le fait que nous nous appropriions cet outil participe peut-être aussi à notre singularité.

Justement, comment percevez-vous la place des femmes dans les musiques actuelles aujourd’hui ?

Constance : Je pense qu’il y a à la fois une évolution réelle et une prise de conscience collective.

Des femmes ont toujours été présentes dans la musique, mais elles étaient souvent moins visibles, moins programmées ou moins mises en avant. Aujourd’hui, ces questions sont davantage abordées publiquement et cela permet de faire bouger les lignes.

Dans le domaine du modulaire, c’est encore plus flagrant. On associe souvent ces instruments à un univers très technique, très lié aux machines ou à l’ingénierie sonore, des secteurs historiquement masculins.

Pourtant, il n’y a aucune raison que ces outils soient réservés à une partie de la population. Nous essayons modestement de montrer qu’ils sont accessibles à tout le monde.

Il existe encore des freins culturels et des conditionnements qui poussent parfois certaines femmes à s’autocensurer. Mais les choses évoluent et il est important de rendre visibles celles qui empruntent ces chemins.

Manon : On voit aussi de plus en plus d’initiatives qui recensent les artistes féminines pour répondre à l’éternel argument : « On aimerait programmer plus de femmes mais on n’en trouve pas. »

La réalité, c’est qu’elles existent. Elles sont nombreuses. Il faut simplement prendre le temps de les chercher et de leur donner une place.

Vos textes occupent une place importante dans votre univers. Quels sont les thèmes qui vous inspirent ?

Manon : Nos morceaux parlent beaucoup de liberté, d’émancipation et de la capacité à s’autoriser certaines choses.

Dans “Bad Omen”, par exemple, il y a une dimension presque provocatrice. C’est une manière d’assumer notre présence, de dire que nous arrivons avec l’envie de bousculer certains codes et de prendre notre place.

Nous parlons également beaucoup du rapport au corps, du regard des autres et de la nécessité de se libérer de certains carcans.

Un titre comme “Dance Like Nobody’s Watching” résume assez bien cette philosophie. L’idée est simple : parvenir à danser, à être soi-même, à se lâcher totalement sans craindre le jugement extérieur.

Bien sûr, il y a une dimension féministe dans notre démarche. Mais au-delà de cela, nous essayons surtout de défendre une forme de liberté universelle.

Nos chansons naissent souvent de longues discussions entre nous. Elles nous permettent aussi d’explorer nos propres réflexions et de faire évoluer notre regard sur le monde.

Comment se déroule votre processus de création ?

Constance : Jusqu’à présent, tout a été composé ensemble.

Les textes, les arrangements, les productions : nous avons vraiment construit les morceaux à deux. Chacune apporte évidemment ses sensibilités et ses influences, mais le projet s’est développé dans un dialogue permanent.

Aujourd’hui, comme nous ne vivons plus dans la même ville — je suis désormais installée à Nantes — nous réfléchissons à de nouvelles façons de travailler. Peut-être en apportant davantage d’idées individuelles avant de les confronter ensemble.

Mais l’esprit restera le même : nourrir la création à partir de nos expériences respectives.

Quels sont les prochains rendez-vous pour Jasmine Not Jafar ?

Constance : Un nouveau single intitulé Ain’t Gonna Feel Slave sortira le 10 juin.

C’est un morceau qui parle une nouvelle fois de liberté et de refus des injonctions. Une sorte d’hymne à l’émancipation.

Manon : Lorsque nous écrivions ce titre, nous nous interrogions beaucoup sur les mécanismes de domination qui traversent encore notre société. Nous voulions parler de cette idée sans être dans le discours frontal, mais en proposant une réflexion plus large.

Le morceau questionne le rapport à la liberté individuelle et collective, avec l’envie de porter un message qui dépasse nos seules expériences personnelles.

L’EP est prévu pour l’automne. Et après ?

Constance : L’EP sortira à l’automne 2026 et contiendra cinq titres. Ensuite, nous nous concentrerons sur l’album.

Côté scène, il nous reste encore plus d’une trentaine de concerts d’ici la fin de l’année. Nous allons continuer à parcourir la France entre festivals et salles de concert.

Nous avons également signé avec des agents pour la Suisse et le Benelux. L’international devrait donc arriver progressivement à partir de 2027.

L’idée est aussi de laisser respirer le projet après cette grosse année de tournée avant de revenir avec de nouveaux morceaux.

Dernière question : d’où vient ce nom si particulier, Jasmine Not Jafar ?

Manon : L’origine est à la fois très simple et un peu symbolique.

Déjà, nous voulions un nom composé de plusieurs mots. Ça peut sembler anecdotique, mais visuellement, sur une affiche, ça fonctionne mieux. Il y a quelque chose de plus musical dans la lecture.

Ensuite, nous avions envie de faire référence à des figures populaires que beaucoup de gens connaissent. Jasmine et Jafar viennent évidemment de l’univers d’Aladdin.

L’idée était aussi de placer Jasmine avant Jafar, de mettre la figure féminine au premier plan. C’est un choix très direct, presque évident.

Et puis il y a aussi une part de légèreté. On trouve que ce nom est amusant, qu’il intrigue et qu’il reste facilement en mémoire.

Avec le recul, nous sommes très heureuses de ce choix. Les gens réagissent souvent positivement lorsqu’ils découvrent le nom du groupe, et ce n’est pas forcément gagné lorsqu’on doit baptiser un projet musical.

Un dernier mot pour les lecteurs de Glob’all Musics ?

Constance : Venez nous voir en concert, venez danser avec nous et surtout n’hésitez pas à venir nous parler après les shows.

Le contact avec le public est au cœur du projet depuis le premier jour. C’est ce qui nous anime le plus et ce qui donne tout son sens à cette aventure.

 

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