La révolte se transmet aussi en famille.
Tom Morello n’a jamais envisagé sa guitare comme un simple instrument de décoration. De Rage Against The Machine à Audioslave, l’Américain a construit un langage immédiatement identifiable, fait de riffs nerveux, de sonorités détournées et d’engagement politique. Avec Everyone Gets Everything They Want, il réunit les différentes pièces de son parcours : le guitariste électrique, le conteur de The Nightwatchman et le musicien toujours prêt à provoquer des rencontres.
Ce nouvel album possède surtout une dimension familiale : son fils Roman participe à l’écriture de cinq morceaux. Une contribution qui donne un sens concret à cette idée de transmission, omniprésente chez Morello. Transmettre une façon de jouer, évidemment, mais aussi cette conviction que la musique peut encore servir à secouer quelque chose.
« Je fais des chansons antiracistes pour les antiracistes. Je fais des chansons antifascistes pour les antifascistes », explique-t-il. Difficile de lui reprocher d’avancer masqué !
Le disque navigue entre rock musclé, rap, pulsations électroniques et chansons plus dépouillées. Cette diversité constitue son intérêt autant que sa fragilité. Morello cherche à faire cohabiter plusieurs manières de porter la contestation : certaines passent par l’impact immédiat, d’autres par une voix grave qui raconte, insiste, interpelle. Ses guitares restent le trait d’union, capables de transformer une structure assez classique en terrain nettement plus accidenté.
Sur « Adjourn It », Serj Tankian (SOAD) apporte une tension vocale qui répond efficacement au phrasé plus sombre de Morello. L’association fonctionne parce que chacun occupe sa place sans effacer l’autre. « Unconquered », avec Kneecap, pousse davantage le rapprochement des univers : le débit du trio et l’agitation électronique donnent aux interventions de guitare un environnement particulièrement stimulant. Voilà une collaboration qui apporte une vraie direction au morceau.
Avec Beartooth, « Everything Burns » recherche une accroche plus directe, portée par un refrain massif. L’efficacité est là, même si cette approche paraît plus familière. À l’inverse, « I Am Not Yours to Command » réduit la pression et laisse le piano accompagner une résistance intérieure. Morello y expose aussi les limites de son chant : sa gravité sert le propos, mais offre moins de nuances que son vocabulaire instrumental.
« Date Night » donne une incarnation particulièrement forte à l’engagement du disque. En racontant le combat de trois jeunes résistantes néerlandaises contre les nazis, sur un riff composé par Roman, Morello rapproche histoire et présent. La transmission prend alors une autre épaisseur : une génération fournit le récit, l’autre contribue à le faire résonner.
Tout ne possède pas la même force. Les changements de registre rendent parfois le parcours discontinu, et l’insistance du discours peut prendre le dessus sur la chanson. Mais cette volonté de réunir plusieurs sensibilités dessine un portrait intéressant de Morello aujourd’hui : un musicien qui poursuit ses combats tout en ouvrant davantage la porte aux autres.
Un album engagé et contrasté, plus convaincant lorsqu’il transforme ses convictions en rencontres musicales que lorsqu’il appuie ses slogans. Kneecap apporte une belle secousse, Roman une contribution qui compte. Morello conserve sa signature, mais c’est sa manière de la partager qui donne à ce disque sa meilleure raison d’être.


