MASTODON – Marrow Deep

Rédacteur

Alexandre Coesnon

Catégorie d'article

Nom de l'album

Marrow Deep

Date de sortie

28.08.2026

Label (si présent)

Loma Vista Recordings

Setlist de l'album

1.Barbarians Blood
2. Poisonous Weapons
3. Your Ghost Again
4. Snakes for Dinner
5. Out Like a Lamb
6. In the Ruins
7. They´re Coming For You
8. Golden Spires
9. Moth and Bone
10. A Vampire´s Demeanor
11. The Vanishing
12. The Three Fates

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Quand le deuil descend jusqu’à la moelle.

Cinq ans après Hushed and Grim, Mastodon revient avec son neuvième album studio et, surtout, avec un groupe profondément différent de celui que l’on connaissait. Le départ de Brent Hinds au printemps 2025 avait déjà refermé vingt-cinq années d’une histoire commune aussi chaotique que brillante. Sa mort dans un accident de moto quelques mois plus tard a donné à cette séparation une brutalité définitive. Dans le même temps, Brann Dailor a perdu sa mère. Autant dire que derrière Marrow Deep, le deuil n’est pas un concept artistique : c’est une matière vécue, intime, impossible à contourner.

« Pour nous, Marrow Deep est bien plus qu’un instantané de cette période : c’est un témoignage de persévérance, de l’importance de se lever et d’être là, même quand on a l’impression que le monde s’effondre autour de soi. » — Mastodon

Le groupe explique lui-même que le disque a été forgé dans le chaos et dans des émotions brutes, sans filtre. Cette phrase résume à elle seule l’esprit de Marrow Deep. Car Mastodon aurait pu sombrer dans un album funéraire, écrasé par son propre contexte. Il fait exactement l’inverse. Marrow Deep est sombre, évidemment, parfois douloureux, mais étonnamment vivant. Le groupe semble avoir retrouvé dans l’adversité une urgence et une faim que l’on n’avait plus entendues avec autant d’évidence depuis longtemps.

Le titre lui-même dit beaucoup. Aller « jusqu’à la moelle », c’est descendre là où subsistent les liens les plus profonds, ceux qui continuent d’exister même lorsque les personnes ne sont plus là. Cette idée traverse tout l’album sans jamais transformer les chansons en journal intime. Comme souvent chez Mastodon, les émotions sont transposés à travers des images, des mythes, des monstres et des paysages sonores beaucoup plus vastes que la simple confession.

Musicalement, le groupe retrouve une lourdeur franchement réjouissante. Les guitares sont massives, la basse de Troy Sanders pèse une tonne tandis que la batterie de Brann Dailor reste cette merveille de précision constamment au bord du chaos. Mastodon continue de mélanger sludge, metal progressif, psychédélisme et rock lourd avec cette manière très particulière de changer de direction sans prévenir, mais Marrow Deep possède quelque chose de plus frontal que son prédécesseur. Il ne renie pas les atmosphères de Hushed and Grim ; il leur donne des crocs.

Ne pas remplacer, mais construire la suite..

Mastodon 2026La grande inconnue concernait évidemment l’après-Brent Hinds. Plutôt que de tenter d’imiter un guitariste dont le toucher faisait partie de l’ADN du groupe, Mastodon a choisi d’ouvrir une nouvelle porte. Nick Johnston apporte un jeu plus fluide, virtuose et parfois presque fusion, sans chercher à devenir le « nouveau Brent ». João Nogueira, désormais pleinement intégré au groupe, élargit encore les textures avec ses claviers. Les trois membres historiques parlent eux-mêmes d’une nouvelle énergie et d’une dynamique retrouvée à leurs côtés. Ce Mastodon à cinq n’efface pas le passé : il en redessine simplement son centre de gravité.

La production participe énormément à cette impression de renaissance. Le disque a été coproduit par Mastodon avec Patrik Berger et Kurt Ballou au West End Sound d’Atlanta, puis mixé par Andrew Scheps.

Dès Barbarian’s Blood, Mastodon frappe fort. C’est lourd, nerveux et agressif, presque primitif par instants. Poisonous Weapons confirme rapidement que le groupe a retrouvé le goût du riff qui cogne avant d’aller explorer d’autres horizons. Et lorsqu’arrive Snakes For Dinner, avec Josh Homme au chant, le disque prend une couleur plus vicieuse et groovy. La présence du leader de Queens of the Stone Age fonctionne parfaitement : on reconnaît immédiatement sa façon de tordre une mélodie, mais Mastodon ne lui abandonne jamais les commandes.

In The Ruins élargit encore le propos : inspiré par les conséquences de l’ouragan Helene (2024) sur Troy Sanders et sa famille, le morceau rappelle que Marrow Deep ne parle pas seulement de la mort, mais plus largement de ce qui reste lorsque quelque chose vous est brutalement arraché. Le groupe transforme une nouvelle fois la catastrophe en mouvement plutôt qu’en immobilité.

Le dernier tiers du disque est probablement le plus impressionnant. The Vanishing accueille Geezer Butler et l’idée, à elle seule, possède quelque chose de magnifique : l’un des hommes ayant contribué à inventer cette musique vient déposer sa basse sur le disque d’un groupe qui tente précisément de survivre à la disparition d’un des siens. D’autres invités — Joe Duplantier, Randy Blythe, Nate Newton ou Ben Koller — apparaissent au fil de l’album sans jamais donner à Marrow Deep des allures de disque à casting.

Puis vient The Three Fates. Avec Neil Fallon de Clutch parmi les invités, cette longue conclusion retrouve le goût de Mastodon pour les constructions progressives, les atmosphères qui s’étirent et les fins qui ne cherchent pas forcément l’explosion à tout prix. Le morceau ferme l’album comme on referme lentement une porte derrière soi.

« Nous sommes toujours là, alors autant y aller à fond. » — Brann Dailor

Derrière cette formule se trouve peut-être la véritable clé de Marrow Deep. Devoir enterrer leur ami Brent Hinds a forcé le groupe à regarder leur propre existence autrement. La réponse de Mastodon n’est donc pas de faire croire que tout va bien. Le groupe ne gomme pas vingt-cinq ans d’histoire et ne transforme pas la douleur en grand discours héroïque. Il accepte simplement que quelque chose soit terminé et décide malgré tout d’avancer.

Le sentiment de renaissance n’a d’ailleurs pas échappé à Mike Portnoy. Le batteur de Dream Theater décrit un Mastodon « revigoré », capable de retrouver certains de ses riffs les plus brutaux depuis des années tout en poussant encore plus loin ses dimensions progressives, expérimentales et atmosphériques. Au point de placer Marrow Deep parmi les sérieux candidats au titre d’album de l’année. Un regard extérieur qui résume assez bien le disque : plus lourd, mais aussi plus ouvert.

Tout n’est évidemment pas immédiatement accessible. Comme souvent avec Mastodon, certaines chansons demandent plusieurs écoutes avant de révéler leurs ramifications, leurs détails et leurs changements de perspective. Mais c’est aussi l’une des grandes qualités du disque : il ne se consomme pas, il se découvre.

Marrow Deep n’est pas l’album d’un groupe qui tente de faire oublier ce qu’il a perdu. C’est celui de musiciens qui ont compris qu’ils allaient devoir apprendre à vivre avec.

Un Mastodon différent, lourd, compliqué, très chargé par les douleurs de la vie, dont on ne ressort pas indemne de la première écoute. Mais toujours monstrueusement vivant.

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