Man that you fear : le cas Manson

Rédacteur

Bruce Tringale

Catégorie d'article

Nom de l'album

One Assassination Under God Part 2

Date de sortie

14/08/26

Label (si présent)

Nuclear lLast

Cette année, Marilyn Manson fête les trente ans de son chef-d’œuvre absolu, Antichrist Superstar. Enregistré dans une atmosphère d’une toxicité absolue et produit par un Trent Reznor à peine remis de The Downward Spiral, ce concept-album était étrangement prémonitoire : il s’agissait d’acter la transformation de Brian Warner, un redneck américain élevé par son père, présenté comme un beauf, fier d’avoir largué des bombes sur le Vietnam et qui payait des putes pour dépuceler son fils, en Marilyn Manson, créature ambiguë, glamour et malsaine qui, derrière son maquillage et ses (faux) yeux vairons, délivrait une critique au vitriol de l’hypocrisie américaine et de son puritanisme.

C’est le début d’une carrière hors du commun, au cours de laquelle Manson, entre scandales et controverses, incarnera la rock star ultime, beaucoup plus maline que ses provocations ne pouvaient le laisser entendre, avec une palanquée de chefs-d’œuvre sous le coude.

Il écrit alors son autobiographie avec un journaliste de Rolling Stone dans laquelle, rétrospectivement, l’homme — au vu des multiples accusations de viol et d’agressions sexuelles formulées à son encontre depuis 2021 — semble se cacher en pleine lumière : de nombreux passages décrivent des tortures infligées à des fans après les concerts, des groupies sur lesquelles on aurait jeté de la viande avant de leur uriner dessus, des poils pubiens que l’on aurait brûlés, avant de sous-entendre que tous ces comportements étaient, bien entendu, consentis. Des récits scabreux que Trent Reznor démentira par la suite et qui l’amèneront à prendre définitivement ses distances avec son ancien poulain.

Outre le fait que le viol est abordé en long, en large, mais jamais en travers dans Antichrist Superstar, à travers ce que nous pensions être une licence « artistique » permettant de décrire la transformation de l’humain Warner en monstre Manson, Man That You Fear, qui clôturait l’album, nous avertissait : « Le mec que vous aimiez, c’est maintenant le monstre que vous craigniez. »

Alors que l’homme a fait l’objet de nombreuses accusations d’agressions sexuelles et de violences, Manson — ce qui, évidemment, ne préjuge en rien de sa culpabilité ou de son innocence — revient avec One Assassination Under God, premier volet d’un diptyque composé avec Tyler Bates, qui pose les jalons de la politique de la terre brûlée de Manson et de sa ligne de défense catégorique : loin de s’apitoyer sur son sort, de chercher la repentance ou même le pardon de ses victimes présumées, tout l’album se place sous le signe d’une agressivité maximale, celle de l’Antéchrist Superstar, l’incarnation préférée de ses fans.

Une défense, là encore, ambiguë : faut-il y voir une impressionnante déclaration d’innocence ou le manifeste d’un homme accusé de crimes qui continuerait à s’adresser à ses accusatrices à l’aide de refrains explicites  « I won’t suffer for your amusement », « I won’t repent », « You’re the only one who should be ashamed », « My red flag is your white one soaked in blood », « Keep sleeping, I’ll make you dream of me » ?

Une interrogation en entraîne alors une autre, que tout fan de Manson peut légitimement se poser : ce que chante Manson depuis une trentaine d’années et que nous avons tant chanté avec lui, s’agit-il de chansons pleines de poésie macabre ou d’un journal de bord pervers, exposé aux yeux de tous, que l’on pourrait aujourd’hui être tenté de relire à la lumière des accusations de tortures, de viols et de séquestrations portées contre lui ?

Comment oublier le clip de « No Reflection », dans lequel on le voyait empoisonner et noyer cinq jeunes femmes ?

Voici donc, après un retour triomphal sur scène — l’homme est sobre, amaigri, affûté et chante enfin juste —, le deuxième volet de One Assassination Under God, sorti aujourd’hui. Manson y radote sur des compositions nettement moins bonnes que celles du premier opus. C’est bien simple : à partir de « None of the Suns », le cinquième morceau du disque, débute le ventre mou de l’album, qui rappelle les errances discographiques entamées avec Eat Me, Drink Me, disque marqué par ses amours tourmentées avec Evan Rachel Wood.

Une étrange boucle où rien ne semble laissé au hasard, puisque, sur scène, la formidable Reba Meyers a été remplacée par Tim Skold, le compère de Manson qui avait produit les deux disques ayant marqué, pour beaucoup, le début de la chute artistique du chanteur : The Golden Age of Grotesque et sa face B, nettement moins inspirée, puis Eat Me, Drink Me, donc… Rien, chez ce grand manipulateur, ne semble devoir être laissé au hasard : réintégrer Skold dans son line-up, c’est aussi, symboliquement, lancer une mine antipersonnel dirigée contre Evan Rachel Wood, qui a affirmé avoir été violée sur le tournage du clip « Heart-Shaped Glasses » ; un titre produit en son temps par… Skold.

Si « Enantiomorph », « Exit Wound », « The Arsonist » et son recyclage de « Dried Up, Tied and Dead to the World », « Lucifer’s Teardrop » et « None of the Suns» fleurent bon les fonds de tiroir des sessions Tyler Bates, il n’en demeure pas moins que « Unalive », avec son ouverture à la John Carpenter, constitue sans doute l’une des plus belles entrées en matière d’un album de Manson depuis The Pale Emperor, tandis que le mid-tempo mélancolique de « Don’t Answer the Door » que l’on pourrait interpréter comme une évocation de la perquisition de son domicile par les forces de l’ordre de Los Angeles en 2021 — est imparable.

Quant au single au titre glaçant, « Front Toward Enemy », qui braconne sur les terres de « Little Horn », il ouvre la voie à « All the Vilest Things », qui enfonce le clou de cette arrogance légendaire : faire de cette épreuve un exemple de résilience nietzschéenne, comme pour lancer à ses accusatrices : « Grâce à vous toutes, je suis plus fort. » Une perversion du récit que Manson assume : endosser le rôle de la victime aux yeux de ses fans alors qu’une dizaine de femmes l’ont accusé de faits similaires.

Aux États-Unis de Trump, Manson triomphe de nouveau, dans un contexte où les accusations de violences sexuelles visant des personnalités publiques continuent d’alimenter de profondes fractures politiques et sociétales. En France, malgré son interdiction au Hellfest l’an dernier, Manson a défilé pour Enfants Riches Déprimés un 8 mars, Journée internationale des droits des femmes, un choix de date que l’on peut difficilement considérer comme anodin au regard des accusations portées contre lui, avant de jouer à guichets fermés aux Arènes de Nîmes.

Un paradoxe malsain quand on sait que, dans le même temps, Gérard Depardieu et Patrick Bruel, eux aussi visés par des accusations de violences sexuelles dans des affaires distinctes et à des stades judiciaires différents , ont vu leur présence publique et artistique fortement remise en question.

 

En apparence, Manson se pare de tous les attributs de l’innocence : il est libre, acclamé, et publie des photos sur lesquelles il paraît heureux et épanoui avec sa femme. Ses accusatrices sont traînées dans la boue pour avoir, pour certaines, conclu des accords financiers mettant fin aux procédures engagées, tandis que l’artiste renfloue ses caisses en repartant éhontément en tournée et en facturant des Meet & Greets auprès de ses fans.

Dans les faits, tout reste très verrouillé : Manson ne donne plus d’interviews, ne s’exprime plus en public et les commentaires sur ses réseaux sociaux sont désactivés ou restreints… Car enfin, il y a quelque chose de cocasse à voir cet Antéchrist autoproclamé, qui chante ses perversions depuis plus de trente ans, clamer n’avoir rien fait de mal, lui qui semblait autrefois vouloir incarner toute la beauté de cette transgression.

Reste un grain de sable dans les bottes de Manson : Ashley Walters, son ancienne assistante, est l’une des dernières accusatrices à poursuivre son action en justice après avoir refusé, selon les informations disponibles, un règlement financier, et son affaire doit désormais être examinée en justice en 2027.

On peut espérer que Manson pourra enfin présenter sa défense avec la même véhémence devant des juges, et non plus seulement au sein de ce grand cirque médiatique où, sous les vivats du public, son retour en grâce n’est pas sans rappeler, toutes proportions gardées, les tournées solo de Bertrand Cantat, avant que l’opinion publique ne se réveille enfin…

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