Les Metal Gods règnent toujours sur Strasbourg
Il y a des groupes que l’on va voir en concert. Et puis il y a ceux devant lesquels on vient vérifier, presque incrédule, si la légende tient encore debout.
À 75 ans, Rob Halford n’a visiblement aucune intention de laisser le heavy metal prendre sa retraite. Pour cette première date en salle française du Faithkeepers Tour 2026 (après le fest. Motocultor mi-aout 2026), Judas Priest débarque au Zénith de Strasbourg avec une set-list qui traverse plus de cinquante ans d’histoire, un spectacle visuel parfaitement huilé et, surtout, un Metal God dont la voix demeure proprement époustouflante.
En ouverture, le retour de Nevermore, que beaucoup pensaient définitivement enterré, donne à cette soirée une saveur supplémentaire.
NEVERMORE – Le retour que l’on n’attendait plus
Il faut mesurer ce que représente la présence de Nevermore sur cette tournée. Né à Seattle dans les années 90 autour de Warrel Dane et Jeff Loomis, le groupe a développé au fil des années un metal immédiatement identifiable, quelque part entre heavy, thrash et progressif, porté par la voix tourmentée de Dane et le jeu spectaculaire de Loomis. Des albums comme Dead Heart in a Dead World ou This Godless Endeavor ont fini d’installer Nevermore parmi les formations les plus singulières de sa génération
Neuf ans après la disparition de Warrel Dane, alors que beaucoup de fans n’y croyaient plus, Jeff Loomis et le batteur Van Williams ont donc décidé de remettre la machine en route. À leurs côtés, un nouveau visage de Nevermore prend forme avec Berzan Önen au chant, Jack Cattoi à la guitare et Semir Özerkan à la basse. Une reformation forcément scrutée, tant l’ombre de Warrel Dane reste immense.
Et la meilleure façon de répondre aux interrogations reste encore de jouer.
Pas question d’ailleurs de perdre du temps : neuf morceaux, neuf titres puisés dans le répertoire historique, et une entrée en matière avec Ophidian avant que Narcosynthesis ne fasse immédiatement parler la poudre. My Acid Words puis Inside Four Walls rappellent à quel point Nevermore savait conjuguer puissance, technicité et atmosphères sombres.
Avec The River Dragon, puis Believe in Nothing, le concert touche également à cette dimension plus mélodique et émotionnelle qui faisait toute la singularité du groupe. Berzan Önen se retrouve évidemment face à une mission délicate : reprendre des morceaux indissociables de Warrel Dane sans tomber dans l’imitation. Il choisit intelligemment de les défendre avec sa propre personnalité.
Autour de lui, Jeff Loomis reste évidemment l’une des attractions principales. Son jeu n’a rien perdu de sa précision ni de cette capacité à passer d’un riff massif à une envolée technique avec une facilité presque insolente. Derrière les fûts, Van Williams rappelle lui aussi combien sa frappe participe à l’identité de Nevermore. Engines of Hate remet une sérieuse dose de violence avant Born, puis Enemies of Reality vient refermer ces retrouvailles avec le public français.
Quarante-cinq minutes environ pour rappeler pourquoi le nom Nevermore provoque encore autant de réactions. Il faudra évidemment davantage qu’une première partie pour savoir ce que cette nouvelle incarnation pourra devenir sur disque, mais une chose est déjà acquise : Nevermore est de nouveau un groupe vivant. Et ça, neuf ans après Warrel Dane, ce n’est pas rien.
JUDAS PRIEST – Cinquante ans de metal dans la gueule
Lorsque Judas Priest prend possession de la scène, inutile de chercher une révolution. On est ici pour célébrer plus d’un demi-siècle de heavy metal, et le groupe l’a parfaitement compris.
Au centre, évidemment, il y a Rob Halford. 75 ans. Un chiffre que l’on finit rapidement par oublier tant la prestation vocale du Metal God défie parfois la logique. À ses côtés, Ian Hill, basse vissée au corps et présence immuable, reste avec Halford l’un des derniers liens directs avec le Judas Priest des années 70.
L’histoire s’est évidemment écrite avec d’autres hommes. Glenn Tipton, atteint de la maladie de Parkinson et désormais dans l’incapacité d’assurer les tournées dans leur intégralité, demeure membre de Judas Priest.
Sur scène, la relève est depuis plusieurs années assurée par Richie Faulkner, arrivé en 2011, et Andy Sneap, qui accompagne le groupe en tournée depuis 2018. Avec Scott Travis derrière la batterie, cette incarnation du Priest possède aujourd’hui une cohésion redoutable.
Et ce soir, la machine est parfaitement réglée.
Après l’introduction, You’ve Got Another Thing Comin’ (Screaming for Vengeance, 1982) lance immédiatement la soirée sur un classique absolu. Le public n’a besoin d’aucune période de chauffe.
Metal Gods et l’inusable Breaking the Law ramènent ensuite le Zénith au British Steel de 1980. Les premiers rangs chantent chaque mot et Halford dirige la foule avec cette autorité naturelle qui n’a jamais vraiment quitté le personnage.
Mais cette tournée ne se contente justement pas d’aligner les évidences.
Avec The Ripper, Judas Priest replonge jusqu’à Sad Wings of Destiny (1976), avant de faire surgir The Sentinel, monument de Defenders of the Faith (1984). Puis Desert Plains, extrait de Point of Entry (1981), permet à la soirée de respirer sans jamais faire retomber la tension.
C’est précisément l’une des forces de cette set-list : elle raconte Judas Priest plutôt qu’elle ne se contente d’en réciter le best-of.
Lightning Strike rappelle ainsi l’excellente santé créative affichée sur Firepower en 2018, tandis que Turbo Lover fait replonger la salle en 1986. Impossible de résister à ce refrain, devenu au fil des décennies l’un des favoris du public.
Puis Priest ressort les vieux couteaux.
Steeler, autre morceau de British Steel, puis Delivering the Goods, tiré de Killing Machine (1978), permettent à Faulkner et Sneap de faire rugir les guitares. Richie Faulkner, notamment, ne joue plus depuis longtemps le rôle du « nouveau guitariste ». Quinze ans après son arrivée, il appartient pleinement à l’identité moderne de Judas Priest.
Et le groupe n’oublie évidemment pas le présent.
Avec Panic Attack, extrait d’Invincible Shield (2024), Judas Priest démontre qu’il n’est pas uniquement devenu son propre groupe hommage. Le morceau possède en live une agressivité formidable et s’insère étonnamment naturellement au milieu de classiques parfois vieux d’un demi-siècle.
Puis arrive l’un des grands moments de la soirée : Victim of Changes.
Retour en 1976 et à Sad Wings of Destiny. Le morceau reste un véritable test pour n’importe quel chanteur, alors lorsqu’un homme de 75 ans continue d’en affronter les sommets vocaux avec une telle puissance, difficile de ne pas rester bouche bée.
La voix de Rob Halford est toujours là !!!
Pas « encore correcte pour son âge ». Pas simplement sauvée par l’expérience. Là. Puissante, métallique, capable de monter chercher ces aigus qui ont contribué à définir le heavy metal. Bien sûr, plus de cinquante années de chant ont laissé leur empreinte et Halford sait parfaitement gérer son instrument. Mais ce soir, sa maîtrise et sa capacité à sortir certaines notes demeurent tout simplement époustouflantes.
No Surrender, issu de Firepower, entretient cette impression avant que les premières frappes de Painkiller ne mettent tout le monde d’accord.
Scott Travis lance la charge. Et là, plus personne ne discute.
Painkiller reste cette déflagration absolue, ce morceau qui semble toujours repousser les limites physiques du groupe qui l’interprète. Guitares en fusion, batterie en mode rouleau compresseur et Halford qui va chercher ce qu’il lui reste de violence dans les cordes vocales : le Zénith prend une dernière énorme gifle.
Mais Judas Priest possède encore quelques cartouches. Des classiques jusqu’au bout
Les premières notes de The Hellion résonnent et l’on sait immédiatement ce qui va suivre. Electric Eye embrase la salle une nouvelle fois. Deux titres indissociables de Screaming for Vengeance et de cette période où Judas Priest est devenu une machine mondiale.
Puis arrive l’un des rituels les plus immuables du heavy metal : Rob Halford et sa moto pour Hell Bent for Leather.
Cuir, clous, chrome, lumières : tout pourrait sembler caricatural si Judas Priest n’était pas précisément l’un des groupes ayant créé cette imagerie. Chez eux, ce n’est pas du folklore ajouté après coup. C’est leur ADN.
Et pour finir ? Living After Midnight, évidemment.
Le Zénith chante, les bras se lèvent et Judas Priest transforme une dernière fois la salle en gigantesque chœur heavy metal.
La set-list traverse ainsi les albums emblématiques du groupe, de Sad Wings of Destiny à Invincible Shield, avec évidemment de larges détours par British Steel, Screaming for Vengeance, Defenders of the Faith, Turbo ou Painkiller. Un équilibre particulièrement réussi entre morceaux favoris du public, classiques incontournables et titres plus récents.
Les Metal Gods, toujours debout
Après plus de cinquante ans de carrière, Judas Priest pourrait parfaitement se contenter de venir réciter ses classiques devant un public déjà conquis. Ce n’est toujours pas le cas.
À Strasbourg, la prestation est quasiment parfaite. Le son est puissant et précis, les guitares parfaitement en place, la section rythmique impériale et le spectacle visuel à la hauteur du statut du groupe. Écrans, lumières, imagerie métallique et mise en scène accompagnent les morceaux sans jamais prendre le dessus sur l’essentiel : la musique.
Et puis il y a Halford.
À 75 ans, voir le Metal God tenir encore ainsi une scène, conserver cette présence et surtout cette voix relève parfois de l’hallucinant. À côté de lui, l’éternel Ian Hill continue de tenir la basse comme il le fait depuis les premières heures du groupe, tandis que Faulkner, Sneap et Travis donnent au Judas Priest actuel toute la puissance nécessaire pour continuer l’histoire. Le public strasbourgeois ne s’y trompe pas. Il est conquis.
Cette première date en salle française du Faithkeepers Tour 2026 (après le Motocultor le 16 aout) n’a donc rien d’une visite nostalgique. C’est au contraire la démonstration qu’un groupe peut porter plus d’un demi-siècle d’histoire sur ses épaules sans donner l’impression de visiter son propre musée.
Nevermore venait de prouver qu’un groupe pouvait renaître après avoir semblé définitivement disparu.
Judas Priest, lui, nous rappelle qu’il n’est jamais vraiment parti.
Et tant que Rob Halford sera encore capable de pousser un cri pareil, les Metal Gods auront toujours leur place sur le trône!