Troisième et dernière journée à Cudrefin. Après deux journées particulièrement denses, quelques dizaines de concerts et une chaleur qui aura largement participé à l’ambiance de cette cinquième édition, Rock The Lakes remet une dernière fois les amplis sous tension.
Les organismes accusent forcément le coup. Les jambes sont plus lourdes, les cervicales commencent à réclamer une trêve et la poussière du site semble désormais faire partie intégrante de la tenue du parfait festivalier. Mais le programme dominical ne ressemble en rien à une journée destinée à récupérer.
Bien au contraire.
Du metalcore suisse de Royal Desolation au rock abrasif de Saint Agnes, de la puissance mélodique de Future Palace au hard rock de Thundermother, avant de basculer vers Decapitated, Igorrr, Stick To Your Guns et l’impressionnante montée en puissance d’Imminence, le chemin conduisant à la grande messe finale de Powerwolf promet encore quelques secousses.
Et contrairement aux deux premières nuits, cette dernière journée doit se terminer plus tôt : Powerwolf est programmé de 20 h à 21 h 30.
- Royal Desolation : la relève suisse pour lancer le dimanche
Avant que les formations internationales ne prennent possession des scènes, Royal Desolation vient rappeler l’une des volontés affichées par Rock The Lakes : ne pas réserver l’intégralité de son affiche aux groupes déjà installés.
La formation suisse évolue dans un metalcore moderne, avec cette combinaison désormais familière de riffs massifs, passages mélodiques et ruptures rythmiques destinées à faire travailler la fosse.
Pour un groupe local, ouvrir une journée dominée quelques heures plus tard par Powerwolf constitue évidemment une belle vitrine.
Le public arrive encore progressivement sur le site, certains festivaliers ayant visiblement négocié quelques minutes supplémentaires avec leur sac de couchage. Royal Desolation hérite donc de cette mission traditionnelle mais jamais simple : réveiller le camping et remettre les premiers corps en mouvement.
Après deux jours de festival, il faut parfois davantage qu’un café.
Quelques breakdowns font parfaitement l’affaire.
- Saint Agnes : Londres ne vient pas pour faire de la figuration
Avec Saint Agnes, le ton change immédiatement.
Originaire de Londres, le groupe britannique emmené par Kitty Austen ne cherche pas particulièrement à rentrer dans une case confortable. Alternative metal, punk, rock industriel, touches de nu metal : tout se mélange dans une musique volontairement sale, nerveuse et émotionnelle.
Le groupe arrive surtout à Cudrefin avec une actualité importante : Your God Fearing Days Are About To Begin, nouvel album paru en 2026 chez Spinefarm.
Saint Agnes possède quelque chose de différent de nombreuses formations metal actuelles. Ici, pas de recherche excessive de perfection clinique. L’agressivité vient aussi des aspérités, de la voix de Kitty Austen et d’une approche qui conserve une vraie dimension punk.
La prestation permet notamment d’entendre Get Them Out, Bloodsuckers, Everything You Denied, Gods of War, Animal, Good Boy et The Beast. Bloodsuckers, déjà emblématique de leur répertoire récent, donne une bonne idée de cette identité : une musique directe, sombre et suffisamment accrocheuse pour retenir un public qui ne connaît pas nécessairement encore le groupe.
Le dimanche vient réellement de commencer.
- Future Palace : entre fragilité et déflagration (notre interview du trio également à lire dans notre rubrique consacrée)
Les Allemands de Future Palace prennent ensuite le relais.
Formé à Berlin autour de la chanteuse Maria Lessing, du guitariste Manuel Kohlert et du batteur Johannes Frenzel, le trio a connu une ascension particulièrement rapide dans la scène post-hardcore et metalcore européenne.
Et 2026 marque une nouvelle étape.
Après Distortion et Resurgence, Future Palace ouvre désormais un nouveau chapitre avec Deep Blue, tout en ayant dévoilé plusieurs titres au fil des derniers mois.
Sur scène, la personnalité de Maria Lessing constitue évidemment le centre de gravité du groupe. Sa capacité à passer de lignes mélodiques fragiles à des passages beaucoup plus agressifs donne aux morceaux leur dynamique particulière.
Future Palace ne joue d’ailleurs pas uniquement sur la violence. Les atmosphères électroniques, les respirations et les montées en tension permettent au groupe d’éviter l’enchaînement mécanique de breakdowns.
À Cudrefin, Deep Blue ouvre la marche, avant Supernova, Resurge, Paradise et Heads Up. Malphas, pièce particulièrement efficace du répertoire, figure plus loin dans le concert. Ces morceaux confirment la volonté du trio d’alourdir progressivement son propos.
Une bonne façon de faire monter la température avant un changement complet de registre.
- Thundermother : guitares, sueur et rock’n’roll
Pas besoin d’introduction orchestrale ni de concept particulièrement compliqué avec Thundermother.
Les Suédoises viennent pour jouer du hard rock.
Point.
La formation emmenée par la guitariste Filippa Nässil, seule membre présente depuis les débuts du groupe, s’appuie aujourd’hui notamment sur la chanteuse Linnéa Vikström, dont la puissance vocale a apporté une nouvelle dimension au groupe.
Avec Dirty & Divine, paru en 2025, Thundermother a consolidé cette nouvelle incarnation et poursuivi une recette qui ne cherche pas à dissimuler ses influences : grosses guitares, refrains simples, groove et énergie live.
Le groupe attaque notamment avec Thunderous, puis déroule Loud and Free, The Road Is Ours, Take the Power, I Don’t Know You, Dog From Hell, Whatever et Shoot to Kill. Une sélection sans détour, taillée pour le live, qui puise dans plusieurs périodes du groupe.
Après les textures modernes de Future Palace, ce retour aux fondamentaux fait presque figure de respiration.
Pas de machines complexes, pas de grand décor gothique, pas de death growls venus des entrailles : une batterie, une basse, des guitares et l’envie de faire bouger la foule.
Et parfois, cela suffit largement.
- Decapitated : la machine polonaise
La récréation rock’n’roll prend brutalement fin avec Decapitated.
Lorsque les Polonais entrent en scène, le niveau de violence monte de plusieurs crans.
Fondé à la fin des années 1990 par le guitariste Wacław “Vogg” Kiełtyka, Decapitated s’est imposé comme l’un des grands noms du death metal technique européen, tout en incorporant au fil des années des éléments groove de plus en plus marqués.
Vogg reste évidemment la pièce maîtresse de la machine. Son jeu extrêmement précis constitue depuis toujours la signature du groupe, tandis que le chant de Rafał “Rasta” Piotrowski apporte cette dimension massive immédiatement reconnaissable.
Le contraste avec Thundermother est saisissant.
Ici, les riffs deviennent plus complexes, la batterie mitraille et les changements de rythme imposent une autre forme d’engagement physique.
Le groupe nous livre entre autres Spheres of Madness, classique de Nihility et passage obligé de cette tournée célébrant les trente ans de Decapitated. Never, issu d’Anticult, reste quant à lui l’un des morceaux qui illustrent le mieux la facette moderne du groupe : technique, brutal mais suffisamment groovy pour ne jamais perdre son impact immédiat.
À ce stade du dimanche, les cervicales qui espéraient une fin de festival paisible comprennent définitivement qu’elles se sont trompées d’adresse.
- Igorrr : bienvenue dans le grand n’importe quoi parfaitement maîtrisé
Comment décrire Igorrr à quelqu’un qui ne l’a jamais entendu ? Death metal ? Musique baroque ? Breakcore ? Musette ? Musique électronique ? Opéra ? Musique orientale ? Oui !!!
Tout cela à la fois, et parfois dans le même morceau.
Derrière Igorrr se trouve le Français Gautier Serre, compositeur ayant progressivement transformé son projet expérimental en véritable formation live.
Le principe consiste presque à prendre des styles musicaux qui n’ont aucune raison rationnelle de cohabiter et à les forcer à partager la même pièce.
Et contre toute logique, cela fonctionne.
Plusieurs de ces titres constituent le socle de la tournée estivale comme Daemoni, Spaghetti Forever, Nervous Waltz, Blastbeat Falafel, Downgrade Desert, ADHD, ieuD, Polyphonic Rust,et donnent un aperçu solide du répertoire présenté au Rock The Lakes.
Une chose est certaine : après le death metal chirurgical de Decapitated, Igorrr fait exploser toutes les catégories.
Les passages électroniques succèdent aux blasts, les voix extrêmes côtoient des envolées lyriques et les changements d’ambiance arrivent parfois avant même que le cerveau ait eu le temps de comprendre la précédente.
C’est excessif, improbable et volontairement déroutant.
Bref : c’est Igorrr.
- Stick To Your Guns : le hardcore retrouve la parole
Les Américains de Stick To Your Guns représentent encore une autre facette de cette programmation dominicale.
Originaire d’Orange County en Californie et emmené par Jesse Barnett, le groupe évolue depuis plus de vingt ans entre hardcore mélodique et metalcore.
Mais réduire Stick To Your Guns à ses breakdowns serait passer à côté de l’essentiel.
La formation a toujours accordé une place importante aux textes, à l’engagement et à cette idée très hardcore de communauté entre scène et public.
Musicalement, la recette alterne passages massifs et refrains mélodiques capables de transformer une fosse agitée en chorale collective.
Married To The Noise reste l’un des titres qui résument le mieux cette philosophie : lourd mais fédérateur, agressif sans sacrifier l’émotion. Le groupe pioche dans le riche répertoire avec Nobody, Such Pain, Invisible Rain, What Goes Around, Severed Forever, Empty Heads, Spineless, We Still Believe, More Than a Witness, Amber, Keep Planting Flowers, Nothing You Can Do to Me, What Choice Did You Give Us? et Against Them All.
Après les expérimentations d‘Igorrr, Stick To Your Guns remet donc les choses dans un cadre plus frontal. Mais pas forcément plus calme.
- Imminence : quand le violon rencontre le metalcore (notre interview est également à consulter dans nos pages consacrées)
À 18 h 20, l’une des formations les plus attendues de cette dernière journée prend possession de la scène.
Imminence arrive de Suède avec une proposition qui, sur le papier, pourrait facilement sombrer dans le gadget : intégrer un violon au cœur d’un metalcore moderne particulièrement lourd.
Sauf que chez eux, l’instrument n’est pas décoratif.
Il est devenu une signature.
Au centre du groupe, Eddie Berg cumule chant et violon, entouré notamment du guitariste Harald Barrett, autre membre fondateur.
Le contraste est saisissant : Berg peut passer d’un passage presque fragile au violon à un hurlement massif quelques secondes plus tard.
Et derrière lui, le groupe frappe fort.
Très fort.
La tournée 2026 s’appuie sur The Black et sur Axis Mundi, nouveau chapitre annoncé par le groupe. Imminence aligne Temptation, Desolation, Heaven Shall Burn, The Sword That Never Bends, Beyond The Pale, Erase, Death By A Thousand Cuts, False Light, L’appel du Vide, Crestfallen, God Fearing Man et The Black comme au Summer Breeze.
Le résultat est à la fois cinématographique et extrêmement physique.
Là où de nombreux groupes de metalcore travaillent surtout la brutalité, Imminence soigne les silences, les atmosphères et les montées dramatiques. Lorsque la déflagration arrive, elle paraît donc encore plus violente.
À mesure que le soleil décline sur Cudrefin, le décor naturel du lac et du Jura apporte presque involontairement une dimension supplémentaire à cette musique.
Et lorsque The Black vient refermer régulièrement les concerts du groupe, on comprend pourquoi Imminence a désormais largement dépassé le statut de simple espoir du metalcore européen.
Il reste pourtant encore une messe à célébrer…
- Powerwolf : la grand-messe finale – 20 heures.
Après trois jours de festival, Rock The Lakes 2026 arrive à son ultime tête d’affiche.
Et pour fermer une édition pareille, difficile d’imaginer groupe plus adapté que Powerwolf.
Les Allemands ont depuis longtemps compris que le power metal pouvait être davantage qu’un concert.
Chez eux, c’est une cérémonie.
Ou plutôt une gigantesque parodie de cérémonie religieuse transformée en spectacle metal.
Au centre, Attila Dorn joue les prédicateurs tandis que Matthew Greywolf et Charles Greywolf encadrent la scène aux guitares. Derrière ses claviers et son orgue, Falk Maria Schlegel occupe lui aussi une place essentielle dans la théâtralité du groupe, tandis que Roel van Helden assure la batterie.
La scène devient une cathédrale.
Les éclairages, décors et effets visuels prennent enfin toute leur dimension avec la nuit qui tombe sur Cudrefin.
Mais Powerwolf ne repose pas uniquement sur son emballage.
Le groupe possède surtout une collection impressionnante de refrains conçus pour être repris par plusieurs milliers de personnes.
On attaque avec Bless ’em With the Blade, immédiatement suivie d’Armata Strigoi. La set-list engagée ne laisse pratiquement aucun temps mort : Sinners of the Seven Seas – Amen & Attack – Army of the Night – Dancing With the Dead – Incense & Iron – Demons Are a Girl’s Best Friend – Stossgebet – Fire and Forgive – Heretic Hunters – We Drink Your Blood – Where the Wild Wolves Have Gone – Sanctified With Dynamite – Werewolves of Armenia et l’Outro : Wolves Against The World.
Soit quinze morceaux, auxquels s’ajoute l’outro Wolves Against The World, pour un best-of grandeur nature
Les titres de Wake Up The Wicked trouvent naturellement leur place aux côtés des classiques. Sinners of the Seven Seas, Bless ’em With the Blade et Heretic Hunters prouvent que le groupe ne vit pas uniquement sur ses anciens hymnes.
Mais lorsque résonnent Army Of The Night, Demons Are A Girl’s Best Friend ou We Drink Your Blood, la réaction collective rappelle pourquoi certains morceaux sont devenus incontournables.
Attila Dorn n’a plus réellement besoin de demander au public de participer.
Les refrains sont déjà partis avant lui.
Where The Wild Wolves Have Gone offre d’abord une respiration solennelle, avant que Sanctified With Dynamite ne lance la dernière ligne droite et que Werewolves Of Armenia transforme une ultime fois Cudrefin en gigantesque chorale metal.
Puis vient l’outro Wolves Against The World.
Trois jours, trois têtes d’affiche, une édition qui change de dimension
- Vendredi, In Flames.
- Samedi, Arch Enemy.
- Dimanche, Powerwolf.
Trois groupes, trois univers et trois manières complètement différentes d’occuper une scène.
Mais cette édition 2026 ne se résume pas à ses seules têtes d’affiche.
Pendant trois jours, Rock The Lakes aura réussi à faire cohabiter le thrash d’Overkill et Coroner, le metal moderne de Bleed From Within, ten56. ou Imminence, les vétérans de Soulfly et Clawfinger, l’univers totalement décalé d’Igorrr, le chaos visuel de Mushroomhead, le hard rock de Thundermother et une nouvelle génération de groupes suisses.
Cette dernière journée en offre peut-être le meilleur résumé.
Elle commence avec la relève locale et se termine devant la gigantesque cathédrale métallique de Powerwolf.
Entre les deux, on aura traversé le rock britannique, le post-hardcore allemand, le hard rock suédois, le death technique polonais, le hardcore californien, les expérimentations françaises et le metalcore suédois.
Pas vraiment une programmation monolithique.
Et c’est probablement là que Rock The Lakes trouve progressivement son identité.
Le festival grandit, les productions deviennent plus importantes et les têtes d’affiche disposent désormais de véritables full shows de 90 minutes, mais Cudrefin conserve encore cette proximité qui permet de passer d’une scène à l’autre sans transformer chaque déplacement en expédition.
À 21 h 30, les dernières notes se perdent au-dessus du lac.
La poussière peut enfin retomber.
Les cervicales peuvent demander l’armistice.
Et quelque part du côté de Cudrefin, quelques milliers de festivaliers commencent déjà à se demander qui viendra faire trembler les rives du lac de Neuchâtel l’année prochaine.
Nous le saurons plus tard avec la révélation des premiers prétendants comme Children of Bodom, Halestorm, HammerFall, Shadow of Intent, The Browning ou encore Prong . Ce sera les 21, 22 et 23 AOUT 2027 !