Avec The Breakdown, Keb’ Mo’ signe un album d’une sobriété bouleversante. Porté par sa voix chaleureuse et sa guitare, le bluesman transforme les épreuves récentes en dix chansons intimes, entre blues, folk, soul et gospel. À bientôt 75 ans, il prouve qu’il suffit parfois de quelques notes justes pour toucher profondément.
Il y a des artistes qui, après cinquante ans de carrière, ressentent encore le besoin d’en faire davantage. Keb’ Mo’, lui, fait exactement l’inverse.
Avec The Breakdown, le Californien revient pratiquement seul : une guitare, cette voix immédiatement reconnaissable et dix chansons débarrassées de tout ce qui pourrait détourner l’attention de l’essentiel. Pas de grosse production, pas de démonstration technique, pas de blues bodybuildé. Et c’est probablement ce qui rend ce disque aussi fort.
Une démarche que Keb’ Mo’ résume lui-même parfaitement :
« The only way I knew how to respond was to break the music down, too. » (La seule façon que je connaissais pour répondre à tout ça, c’était de dépouiller aussi la musique.)
Car derrière cette apparente simplicité se cache une période particulièrement mouvementée. Une lourde opération du cœur, la fin d’un mariage de presque vingt ans et, forcément, quelques sérieuses remises en question. À propos de ses problèmes de santé, il lâche d’ailleurs une phrase qui permet de mesurer ce qu’il vient de traverser :
« It felt like death was tapping me on the shoulder. » (J’avais l’impression que la mort me tapait sur l’épaule.)
Pour autant, Keb’ Mo’ n’en fait jamais un album plombant ou larmoyant. Au contraire : The Breakdown parle davantage de reconstruction que d’effondrement.
Dès Fussing and Fighting, le ton est donné. Quelques cordes, un groove naturel et cette façon unique qu’a Keb’ Mo’ de raconter des choses parfois douloureuses avec une douceur presque désarmante. Every Step Of The Way poursuit dans cette voie avec beaucoup de recul et de gratitude, tandis que More Yesterdays regarde le temps qui passe sans chercher à lui courir après.
Et puis il y a ces petites touches qui viennent enrichir le dépouillement général sans jamais le dénaturer. Les harmonies de Take 6 sur They Don’t Make ’Em Like They Used Toet celles du Soweto Gospel Choir sur Hand It Over apportent une dimension presque spirituelle à l’ensemble.
Musicalement, on navigue naturellement entre blues acoustique, folk, soul, gospel et quelques couleurs jazz. Rien n’est forcé. Keb’ Mo’ n’a plus rien à prouver et ça s’entend. Là où certains remplissent l’espace par peur du vide, lui sait parfaitement qu’une note bien placée et une phrase bien chantée peuvent raconter beaucoup plus. C’est d’ailleurs peut-être la principale qualité de The Breakdown : le silence fait presque autant partie du disque que la musique.
Bien sûr, ceux qui préfèrent un Keb’ Mo’ plus électrique, groovy et entouré d’un groupe pourront trouver l’ensemble un peu trop sage. Mais il faut accepter ce disque pour ce qu’il est : non pas une collection de morceaux destinés à impressionner, mais une conversation tranquille avec un homme qui vient manifestement de traverser quelques tempêtes.
Et lorsque Keb’ Mo’ termine avec One Day Away, on comprend finalement que The Breakdown porte assez mal son nom. Ce n’est pas vraiment le disque d’un homme qui s’effondre. C’est celui d’un homme qui s’est relevé.
Pas besoin de douze musiciens, de cinquante pistes et d’un ampli poussé à onze pour faire du blues. Une guitare, une voix, une vie bien remplie et quelques cicatrices suffisent largement. Parce qu’au fond, les racines du blues, ce n’est que ça. Et si The Breakdown est un disque simple en apparence, mais sacrément profond en son cœur, il porte en lui toute l’essence du BLUES.
À bientôt 75 ans, Keb’ Mo’ nous rappelle surtout une chose : la classe, ça ne se fabrique pas en studio.
-Alex Coesnon-


