Il y a des albums qui racontent une histoire et d’autres dont on sent qu’ils ont surtout été nécessaires à celui ou celle qui les a enregistrés. Fireflies, quatrième album solo de Danielle Nicole, appartient clairement à cette seconde catégorie.
“Every album is an era of your life.”
Depuis la fin de Trampled Under Foot, la chanteuse et bassiste de Kansas City construit patiemment une carrière où le blues n’a jamais constitué une frontière. Avec Fireflies, elle pousse encore plus loin cette ouverture : soul, blues, R&B, funk et gospel se croisent naturellement, sans jamais donner l’impression d’un exercice de style.
Mais derrière cette musique souvent chaleureuse se cache une histoire beaucoup plus intime.
La disparition en 2022 de son frère Kris Schnebelen — la famille m’avait d’ailleurs contacté pour obtenir des photos, les ayant photographiés à Guitare en Scène en 2018 —, batteur de Trampled Under Foot et compagnon musical depuis leurs débuts, a profondément marqué Danielle Nicole. Elle a continué à écrire après sa mort, mais certaines chansons sont restées longtemps inachevées, comme suspendues quelque part entre le besoin d’avancer et l’impossibilité de tourner certaines pages.
Fireflies porte forcément les traces de cette période, mais ce n’est pas véritablement un album sur le deuil. C’est plutôt le disque de ce qui vient après. Lorsque la douleur est toujours là, mais qu’elle commence doucement à laisser passer autre chose. Et cette sensation se retrouve jusque dans le son.
« There’s a lot of soul-driven music here. A lot of storytelling. »
Produit par Tony Braunagel et enregistré à Kansas City, Fireflies privilégie une approche volontairement organique avec un enregistrement live sur bande analogique. Un choix qui change beaucoup de choses. Ici, pas question de polir chaque note jusqu’à faire disparaître toute personnalité : on garde les respirations, les mouvements du groupe, quelques aspérités et surtout cette chaleur naturelle que la bande sait si bien restituer.
La basse gagne en rondeur, les guitares en épaisseur et la batterie conserve une profondeur que beaucoup de productions actuelles sacrifient sur l’autel de la perfection numérique. Ce n’est pas un effet vintage ajouté après coup : c’est la manière même dont l’album a été pensé et capté.
Autour de Danielle Nicole, le magistral Brandon Miller à la guitare — oui, désolé, je suis fan ! —, Jim Pugh aux claviers et Tony Braunagel derrière les fûts forment un véritable groupe plutôt qu’un simple accompagnement. Ça joue ensemble, ça s’écoute, ça laisse de la place. Et ça s’entend.
Danielle Nicole reste évidemment au centre de tout cela avec cette voix capable de passer d’une douceur presque fragile à une puissance impressionnante. Mais Fireflies rappelle aussi à quel point elle est une redoutable bassiste. Son instrument ne se contente jamais d’assurer le bas du spectre : il porte régulièrement le groove et devient presque une seconde voix dans les morceaux.
Le disque s’ouvre avec “Radical Love”, une soul généreuse aux accents gospel qui donne immédiatement le ton. Pas besoin de sortir l’artillerie lourde : Danielle Nicole cherche ici davantage l’émotion que la démonstration.
“Take Me Back” est probablement l’un des morceaux les plus marquants. Avec Luther Dickinson à la guitare, le titre plonge dans un blues plus sauvage, lourd et marécageux. Ça sent la poussière, les amplis à lampes et le Mississippi, avec juste ce qu’il faut de rugosité pour rappeler que Danielle Nicole sait aussi montrer les dents.
À l’opposé, “Memories” touche par sa retenue. Elle pourrait pousser la voix beaucoup plus loin, mais choisit justement de ne pas le faire. Quelques nuances, quelques silences et cette impression qu’une partie de l’histoire dépasse les mots. C’est sans doute l’un des moments les plus intimes de l’album.
Deux compositions de Bill Withers, “The Same Love That Made Me Laugh” et “Dreams”, s’intègrent parfaitement à l’ensemble et rappellent à quel point la soul constitue finalement la véritable colonne vertébrale de Fireflies.
Et puis arrive le morceau-titre.
“Fireflies”. Les lucioles.
Ces minuscules points de lumière qui n’existent que parce qu’ils apparaissent dans l’obscurité. Le morceau replonge dans les souvenirs d’enfance, dans le temps qui passe et dans ces instants dont on ne mesure souvent l’importance que bien plus tard. Une conclusion sans grand effet spectaculaire, presque fragile, mais qui résume admirablement tout le disque.
Même la pochette prend alors une autre dimension : les couleurs chaudes, le soleil, l’esthétique seventies et Danielle**,** les yeux fermés. Tout pourrait évoquer la nostalgie, mais Fireflies refuse justement de rester prisonnier du passé. Parce que derrière les blessures et les absences, c’est un album qui avance.
Après Cry No More et The Love You Bleed, Danielle Nicole aurait facilement pu continuer à creuser le sillon d’un blues-rock qu’elle maîtrise parfaitement. Elle préfère ouvrir davantage les fenêtres et laisser entrer la soul, le groove et cette vieille école américaine où une chanson devait avoir une âme avant d’avoir un son parfaitement propre. Et c’est probablement la plus belle réussite de Fireflies : elle choisit de raconter plutôt que d’en faire trop.
Fireflies n’est finalement pas un album consacré à ce que Danielle Nicole a perdu, mais à ce qui demeure lorsque l’on recommence enfin à regarder devant soi.
Et parfois, dans le noir, quelques lucioles suffisent à traverser l’océan des peines sans perdre de vue l’horizon.


