Plus de quarante ans après sa formation, CORONER n’a toujours rien d’un groupe venu entretenir son musée. Jeudi 24 septembre, au Noumatrouff de Mulhouse, les Suisses viennent au contraire rappeler à quel point leur thrash technique demeure singulier, complexe et terriblement actuel. Une soirée qui marque également le coup d’envoi de la tournée européenne Dissonance Over Europe Pt. I, avec deux invités aux univers bien différents : leurs compatriotes zurichois de Tar Pond et les Belges de Schizophrenia.
TAR POND – L’obscurité avant la tempête
À Tar Pond revient la mission d’ouvrir les hostilités. Mais ici, pas question de rivaliser immédiatement en vitesse avec la tête d’affiche. Les Zurichois préfèrent installer une atmosphère lourde, sombre et presque poisseuse, quelque part entre doom, post-rock et metal psychédélique.
Le contraste avec ce qui suivra est d’ailleurs particulièrement intéressant. Tar Pond travaille davantage sur les textures, les ambiances et la pesanteur. Les compositions prennent leur temps, s’installent et enveloppent progressivement la salle dans une brume sonore oppressante.
Le groupe défend toujours Petrol, paru en 2023, mais cette tournée lui permet également de tester de nouveaux morceaux destinés à son prochain disque. Une entrée en matière volontairement sombre, qui installe une tension bienvenue avant que la soirée ne change brutalement de braquet.
SCHIZOPHRENIA – La Belgique passe à l’attaque
Avec Schizophrenia, changement radical de température. Les Belges n’ont manifestement pas fait le déplacement pour contempler le décor. Ici, les tempos s’emballent, les guitares mordent et l’association thrash/death metal transforme rapidement le Noumatrouff en terrain beaucoup plus hostile.
Schizophrenia appartient à cette génération qui ne cherche pas simplement à reproduire les recettes des années 80 et 90. Le groupe en possède évidemment les codes – riffs acérés, batterie en rafales, chant agressif et accélérations brutales –, mais les injecte dans une production et une approche beaucoup plus contemporaines.
Le résultat est compact, physique et sans véritable temps mort. Une prestation qui remplit parfaitement son rôle de direct support : faire monter la pression avant l’arrivée des maîtres suisses.
CORONER – Dissonance, puissance et éternelle jeunesse
Puis vient Coroner.
Il y a quelque chose d’assez fascinant à observer Tommy Vetterli et Ron Broder sur une scène en 2026. Parce que derrière eux se trouvent plus de quatre décennies d’histoire, une séparation, une longue absence discographique, une reformation et désormais un nouvel album. Mais surtout parce que rien, dans leur manière de jouer, ne donne l’impression d’assister à une opération nostalgie.
Fondé à Zurich au milieu des années 80, Coroner s’est très vite distingué du thrash traditionnel. Là où beaucoup misaient avant tout sur la vitesse et l’agression, les Suisses ont développé une musique beaucoup plus cérébrale, intégrant des structures progressives, des changements rythmiques, des influences industrielles, voire jazz ou classiques. Une singularité qui leur a permis de traverser les décennies sans vraiment ressembler à personne.
Et cette identité reste intacte.
La soirée débute avec « Consequence », issu de Dissonance Theory. Plus de trente ans séparent ce disque de Grin, dernier album studio de la première époque, et pourtant la greffe prend immédiatement. Le Coroner de 2026 ne cherche pas à copier celui de 1993 : il en constitue simplement la continuation.
« Sacrificial Lamb » confirme cette impression. Le morceau possède cette froideur mécanique caractéristique du groupe, mais également cette capacité à faire surgir une mélodie au milieu d’une architecture rythmique particulièrement dense.
Le retour vers le passé s’effectue ensuite avec « Divine Step (Conspectu Mortis) », extrait de Mental Vortex. Et là, forcément, les anciens retrouvent immédiatement leurs repères. Le riff tranche, Ron Broder martèle sa basse tout en conservant ce chant rugueux immédiatement identifiable, tandis que Tommy Vetterli déroule avec une facilité presque insolente des parties de guitare qui donneraient des sueurs froides à bon nombre de musiciens.
« Serpent Moves » poursuit le voyage avant qu’arrive l’un des grands classiques du groupe : « Masked Jackal ». Retour direct à Punishment for Decadence et à la fin des années 80. Le morceau conserve cette urgence particulière, ce mélange de vitesse et de précision qui avait justement permis à Coroner de sortir très tôt du peloton thrash.
Mais la force du concert tient précisément dans cette confrontation permanente entre les époques.
« Symmetry », autre extrait de Dissonance Theory, s’intègre sans difficulté au milieu des classiques. Coroner n’a donc pas enregistré un nouvel album pour disposer d’un prétexte à repartir en tournée : ces compositions ont réellement été pensées pour prolonger son langage musical.
Avec « Golden Cashmere Sleeper, Part 1 », l’ambiance se fait plus sinueuse avant que « Semtex Revolution » ne remette de la poudre dans la machine. Le groupe alterne ainsi passages lourds, accélérations et constructions plus complexes sans jamais transformer sa démonstration technique en exercice de conservatoire.
Car c’est peut-être là le véritable secret de Coroner : une technicité phénoménale qui reste toujours au service des morceaux.