Définition d’enfant de la balle: enfant exerçant la même profession que leur(s) parent(s). Une chance et en même un défi parfois quasi-insurmontable, notamment lorsque, dans le domaine artistique, on opte pour le même patronyme que son géniteur / sa génitrice. Violet Grohl, donc. Découverte dans l’ombre des Foo Fighters, elle est sous les feux auprès de son père Dave Grohl, notamment lors de cette réunion des membres de Nirvana au début de l’année 2025, interprétant All apologies, ou prêtant sa voix à quelques projets familiaux. Aujourd’hui, Violet coupe définitivement le cordon. À vingt ans, elle livre avec Be Sweet To Me un premier album qui ressemble à une vieille photographie retrouvée dans un grenier : les contours sentent les années 90, mais les couleurs appartiennent bel et bien à son époque. Un disque qui ne cherche pas à tuer le père, mais à se construire artistiquement sur les fondations redécouvertes du grunge.
Si le nom « Grohl » fait automatiquement dresser les oreilles, Be Sweet To Me est d’abord le fruit d’un travail patient. Violet a passé plusieurs années à écrire, enregistrer et affiner sa vision artistique avant de se lancer dans un véritable format album. Les premiers jalons avaient été posés avec les singles THUM, Applefish puis 595, autant de morceaux qui annonçaient déjà une fascination: filiation assumée pour le rock alternatif des années 80-90. L’album a été enregistré entre fin 2024 et début 2025 dans le studio californien du producteur Justin Raisen, connu pour ses collaborations notamment avec Kim Gordon. Entourée de musiciens recrutés dans l’esprit des grandes équipes de studio américaines des années 1960 et 1970, Violet Grohl a privilégié une approche organique où l’expérimentation et les prises collectives occupent une place centrale.
Cette démarche explique la cohérence du disque. Malgré la diversité des influences revendiquées — Pixies, PJ Harvey, The Breeders, Cocteau Twins, Soundgarden ou encore L7 — l’ensemble possède une identité forte. Violet Grohl ne pratique pas la citation nostalgique. Elle utilise ces références comme des pigments pour composer sa propre palette sonore. Les textes témoignent également de cette volonté d’émancipation. Derrière les histoires d’amour bancales, les souvenirs persistants ou les désirs contrariés, se dessine le portrait d’une artiste qui cherche sa place dans un monde saturé d’images, de jugements et d’héritages encombrants. Le thème de l’identité traverse ainsi l’album comme un courant souterrain. Dès THUM, Violet Grohl impose un univers où la lourdeur des guitares cohabite avec une voix étonnamment douce, voire suave (on pense notamment à des chanteuses de trip hop parfois, à Nina Persson des Cardigans ou plus proche, à Courtney Barnett). Cette dualité constitue l’un des principaux fils conducteurs du disque. Les morceaux les plus abrasifs, comme 595, Bug In The Cake ou Cool Buzz, s’appuient sur des riffs épais et des rythmiques nerveuses qui évoquent autant Queens of the Stone Age, Them Crooked Vulture que le meilleur de la scène alternative féminine des années 1990. Citons The Breeders, Garbage aussi.
À l’inverse, Applefish, Pool Of My Dream ou Mobile Stars explorent des territoires plus atmosphériques. Les guitares s’effacent partiellement derrière des nappes vaporeuses, tandis que la voix flotte comme un fantôme mélancolique au-dessus des arrangements. Plusieurs critiques ont d’ailleurs souligné l’influence de Cocteau Twins ou des Sundays dans ces passages plus rêveurs. Ajoutons NIN, plus précisément Trent Reznor et son excellence BOF pour The Social Network en 2010. Le cœur de l’album réside précisément dans cette capacité à faire dialoguer la rugosité et la fragilité. Last Day I Loved You ou Big Memory illustrent parfaitement cette tension permanente entre explosion émotionnelle et retenue. Violet Grohl ne cherche jamais l’esbroufe vocale. Elle préfère suggérer plutôt qu’asséner, laissant les arrangements faire le reste. Des titres qui pour certains peuvent renvoyer du côté des Smashing Pumpkins et aussi aux très actuelles Wet Leg.
Avec Be Sweet To Me, Violet Grohl réussit l’exercice le plus délicat qui soit : faire oublier son patronyme le temps d’un album. Derrière l’héritage, il y a désormais une voix. Derrière le nom, une personnalité. Comme une fleur surgissant entre deux plaques de béton, ce premier disque impose sa fragilité avec une force inattendue. Une naissance artistique qui ressemble déjà à une promesse. On trépigne d’impatience l’annonce de dates françaises, outre une unique venue parisienne du côté de la Maroquinerie à l’automne prochaine.


