« JE PEINS COMME ON IMPROVISE UN SOLO DE GUITARE »
Pour PAXAL, une toile ne se construit pas seulement avec des pinceaux, mais aussi avec des émotions, de l’instinct et une bonne dose de liberté. Nourri par le rock des années 70, il compose ses œuvres comme un musicien improvise un solo : sans suivre une partition, en laissant les idées surgir au fil du geste.
Dans cet entretien accordé à Glob’All Musics, il revient avec simplicité sur son parcours, ses influences et sa façon très personnelle de créer… en invitant chacun à regarder, mais surtout à voir. Le tout en 10 questions…
- Tu dis souvent que tu peins avec tes émotions. À quel moment as-tu compris que la peinture serait un véritable langage ?
Paxal : Ça remonte à mon enfance. Je me souviens de mon grand frère en train de peindre un nounours à l’aquarelle. Pour le petit garçon que j’étais, c’était de la magie. J’ai voulu faire pareil… mais, à la place, j’ai surtout fait une énorme flaque de peinture ! Ma mère m’a dit que j’étais trop petit. Franchement, je ne l’ai jamais vraiment crue.
Cette frustration ne m’a jamais quitté. À partir de ce jour-là, je me suis mis à dessiner et à peindre tous les jours, avec l’envie de comprendre ce « tour de magie ».
Avec le temps, j’ai réalisé que la peinture était devenue bien plus qu’un simple moyen de dessiner. Ce que je ne pouvais pas dire avec des mots, je pouvais l’exprimer en images. Plus précisément, plus profondément, en agissant sur les émotions, les intuitions et le ressenti.
- Ton univers est immédiatement reconnaissable. Comment définirais-tu ton identité artistique, sans utiliser les termes « peintre » ou « artiste » ?
Paxal : C’est toujours compliqué de se définir. J’aime bien dire que dans » définir « , il y a » finir « . Et moi, je n’ai surtout pas envie d’être arrivé au bout. J’espère continuer à chercher, à évoluer et à me surprendre.
S’il fallait vraiment donner un nom à mon univers, je parlerais de » bordélisme « . Je peins sans réfléchir avant. Les idées viennent en travaillant, un trait en appelle un autre, un peu comme un guitariste qui improvise un solo.
Je mélange tout ce qui me nourrit depuis toujours : la BD, le rock, le cinéma, l’humour, le tatouage, le street art, la philosophie… Tout ça se retrouve naturellement dans mes tableaux.
J’aime aussi qu’on puisse les regarder plusieurs fois et y découvrir, à chaque fois, un nouveau détail ou un nouveau clin d’œil. Au fond, mon identité, c’est peut-être simplement ça : laisser tout ce qui me construit s’exprimer librement, sans chercher à le faire rentrer dans une case.
- Tes toiles regorgent de personnages, de symboles et de détails. Cherches-tu à raconter une histoire précise ou préfères-tu laisser le visiteur écrire la sienne ?
Paxal : Moi, je raconte forcément une histoire. Chaque tableau part d’une idée, d’une émotion, de quelque chose que j’ai envie de partager. Mais ce que j’aime par-dessus tout, c’est que chacun puisse y voir sa propre histoire.
Je cite souvent cette phrase de Thoreau : « L’important n’est pas ce que tu regardes, mais ce que tu vois. » Elle résume parfaitement ma façon de peindre.
J’aime jouer avec le regard des gens. Au premier coup d’œil, ils voient une image. Puis, en prenant le temps, ils découvrent des détails, des personnages, des clins d’œil… Petit à petit, le tableau raconte autre chose. C’est ça qui me plaît.
Il m’arrive même qu’un visiteur me dise avoir vu quelque chose que je n’avais pas consciemment peint. Ma réponse est toujours la même : « S’il l’a vu, c’est qu’il y est… » À partir du moment où une œuvre fait naître une émotion ou une interprétation, elle devient aussi vraie que la mienne.
Finalement, c’est pareil en musique. L’important n’est pas seulement ce que tu écoutes, mais ce que tu entends. Chacun reçoit une œuvre avec son vécu, sa sensibilité et son imagination.
- On a le sentiment que tes œuvres sont guidées par l’instinct plus que par les règles. L’improvisation occupe-t-elle une place importante dans ton processus de création ?
Paxal : C’est même la place la plus importante. C’est là que se passent les choses les plus profondes.
Il me faut toujours un point de départ. Si je peins un loup, il faut qu’on reconnaisse un loup. Mais une fois cette première idée posée, je retrouve toute ma liberté. C’est là que je prends le plus de plaisir.
Mon bordélisme, c’est un peu ça. Je pars d’une idée, puis je me laisse emmener ailleurs. Je peins sans réfléchir, ou plus précisément sans réfléchir avant. Les idées arrivent en peignant. Un détail en appelle un autre, une couleur en fait naître une nouvelle. Parfois, j’ai même l’impression que ça ne passe plus par ma tête… ça va directement dans mon bras.
J’aime laisser une vraie place au hasard. Le hasard fait magnifiquement bien les choses. Il m’emmène souvent là où je n’avais pas prévu d’aller, et c’est souvent là que naissent les meilleures idées.
Picasso disait : « Apprends les règles comme un pro pour pouvoir les enfreindre comme un artiste. » Moi, j’aime bien dire que je peins sans filet. Les règles, c’est le filet. J’essaie de le déchirer.
C’est ce que j’admire chez les artistes qui m’inspirent, qu’ils soient musiciens, cinéastes ou peintres : ils ont appris les règles, puis ils ont eu le courage de s’en affranchir pour inventer leur propre langage.
- La musique semble omniprésente dans ton atelier. Peut-on dire qu’un tableau naît parfois d’une chanson ou d’un riff de guitare ?
Paxal : Oui, complètement. Et même dans les deux sens. Je peins toujours en musique, que ce soit du rock, du jazz, de la chanson française ou du rap. L’ambiance sonore influence forcément mon travail. Et aujourd’hui, quand je présente une œuvre en vidéo sur les réseaux, je compose aussi la musique qui l’accompagne. Je travaille exactement comme lorsque je peins : de manière instinctive.
Il y a un tableau, La Petite Chinoise, qui est né de China Girl, de David Bowie et Iggy Pop. En découvrant l’histoire qui se cache derrière cette chanson, j’ai eu envie de la raconter à ma façon, avec mes images.
Mais je ne cherche jamais à illustrer une chanson. Ce qui m’intéresse, c’est ce qu’elle provoque en moi. Un riff de guitare peut faire naître une émotion très forte. Cette émotion, je peux la traduire graphiquement. Je ne peins pas la musique, je peins ce qu’elle fait résonner en moi.
- Le rock et le blues des années 70 occupent une place particulière dans ton univers. Qu’est-ce que cette période musicale possède que les autres n’ont pas ?
Paxal : Je crois que cette période est vraiment unique. Elle a été d’une richesse et d’une créativité incroyables. Dans le rock, tout semblait possible. On inventait de nouveaux sons, de nouveaux instruments, de nouvelles façons de composer et d’enregistrer. Les artistes osaient expérimenter sans avoir peur de sortir des cadres.
Cette époque a vu naître des artistes, des instruments, des sons, des chansons, des mélodies et des styles qui restent encore aujourd’hui une immense source d’inspiration.
Ce que j’aime surtout, c’est que cette génération ne cherchait pas à suivre une mode. Elle créait quelque chose de nouveau. Elle ouvrait des portes. Et une œuvre qui ouvre des portes continue d’inspirer longtemps après sa création, que ce soit en musique… ou en peinture.
- Si tu devais associer ta palette de couleurs à quelques grands noms du rock, quels artistes choisirais-tu ? Et pourquoi ?
Paxal : Il n’y en a finalement pas tant que ça. Je dirais Led Zeppelin, Pink Floyd, Prince et les Beatles. Pourquoi eux ? Parce qu’ils ont changé les règles. Ils ont créé un nouveau langage. Après leur passage, la musique n’était plus tout à fait la même.
Chez PRINCE, on entend toutes ses influences, mais lui a réussi à aller plus loin. Il a inventé quelque chose qui n’existait pas. C’est pareil pour Led Zeppelin, Pink Floyd ou les Beatles : ce sont des artistes qui ont ouvert des portes.
En art, on reconnaît facilement ceux qui ont marqué leur époque. Ce sont ceux dont on reconnaît le style entre mille.
Je prends souvent l’exemple de John Bonham. Tu peux dire d’un batteur : « Il joue comme Bonham. » Ça veut dire quelque chose. Ça ne retire rien au talent d’un Charlie Watts par exemple, mais Bonham a révolutionné la batterie au point de devenir une référence.
Au fond, ce sont ces artistes qui m’inspirent. Pas parce qu’ils étaient parfaits, mais parce qu’ils ont eu le courage d’inventer leur propre langage. C’est exactement ce que j’essaie de faire avec ma peinture.
- En découvrant tes œuvres, on a parfois l’impression d’assister à un long solo de guitare où chaque détail répond au précédent. Ce parallèle entre peinture et musique te parle-t-il ?
Paxal : Oui… complètement. C’est très bien vu. C’est exactement ça.
J’ai toujours fait de la musique et, pour moi, le plus beau moment, c’est l’improvisation. Quand tu joues un solo, tu exprimes ce qui te vient sur l’instant. Tu ne réfléchis plus vraiment. Tu laisses parler ton émotion avant ton intellect. Et c’est justement ça qui est beau.
En peinture, je fonctionne exactement de la même manière. Il y a une grande part d’improvisation dans ce que je fais. En improvisant, on entre plus profondément dans la couche émotionnelle. On n’est plus retenu par l’intellect. C’est un autre langage.
Petit à petit, le tableau se construit presque tout seul. J’ai parfois l’impression que ça ne passe même plus par ma tête. Au fond, je ne fais pas vraiment de différence entre peindre et jouer de la musique. Dans les deux cas, j’essaie simplement de traduire une émotion avant qu’elle ne passe par le filtre de la réflexion.
- Dans le rock des années 70, les imperfections faisaient souvent partie de la beauté des albums. Est-ce également ta philosophie en peinture ?
Paxal : Oui, complètement. Les imperfections, c’est la Vie. J’adore ça.
On me demande parfois si ça m’arrive de rater un trait ou de déraper en dessinant. Bien sûr ! Heureusement même. Mais, pour moi, ce n’est jamais vraiment un ratage. Au contraire, l’accident m’ouvre une nouvelle possibilité à laquelle je n’aurais jamais pensé.
J’aime beaucoup le mot sérendipité : découvrir quelque chose de précieux grâce à un accident. Ça existe en science, mais aussi en art.
En musique, c’est pareil. Une note peut sembler fausse au départ, puis tout s’éclaire avec l’accord suivant. C’est ce qu’on appelle une appoggiature. Prince utilisait souvent ce procédé : une tension, puis une résolution. Et c’est justement ce qui rendait sa musique aussi riche.
En peinture, je fonctionne exactement comme ça. Si un trait part de travers, je ne cherche pas à l’effacer. Je regarde où il peut m’emmener. Très souvent, c’est lui qui fait évoluer le tableau dans une direction que je n’aurais jamais imaginée.
Bienvenue au ratage ! Parce qu’au fond, une erreur est parfois simplement une idée qui n’avait pas encore trouvé sa place.
- Enfin, si ton parcours artistique devait être résumé par une chanson de rock ou de blues, quel serait ce titre ? Et pourquoi ?
Paxal : Sans hésiter : Good Times Bad Times, le premier morceau du premier album de Led Zeppelin (début 1969).
Cette chanson représente un moment fondateur de ma vie. À l’époque, je dépensais presque tout mon argent de poche pour acheter des 33 tours. On ne pouvait pas toujours écouter les disques avant de les acheter, alors il fallait choisir… à l’intuition.
Je suis tombé sur cette pochette de Led Zeppelin. Je l’ai achetée sans savoir ce qui m’attendait. Je suis rentré chez moi, j’ai posé le diamant sur le premier sillon… et là, je me suis pris une claque!
Tout a basculé. Ce que j’ai entendu a ouvert un autre monde. La musique avait ce pouvoir incroyable de me faire voyager, de me faire rêver et de me montrer qu’il existait autre chose.
Avec la peinture, c’est un peu différent. L’émotion est moins brutale, plus lente, plus profonde. Mais, au fond, le monde que permet de visiter la peinture est le même que celui que permet la musique.
C’est sans doute pour ça que Good Times Bad Times résume si bien mon parcours. Cette chanson m’a ouvert une porte… et, aujourd’hui, j’essaie simplement d’en ouvrir d’autres avec mes tableaux.
- QUESTION BONUS : Imagine un festival idéal où la peinture et le rock ne feraient plus qu’un. À quoi ressemblerait cette scène parfaite et quelle œuvre créerais-tu sous les projecteurs ?
Paxal : Ha, j’aime bien cette question… Elle me fait tout de suite partir ailleurs.
Je m’imagine devant un immense écran, avec une musique qui envoie vraiment. J’aime quand il y a de l’énergie, quelque chose de puissant. Le temps d’un morceau, je dessinerais en direct sur une tablette graphique, pour que tout apparaisse sous les yeux du public.
Et là… Un énorme SEX ! (Rires.) Oui, je sais… mais c’est vraiment la première image qui m’est venue ! Une énorme b**e composée de centaines de petits dessins : des tronches rigolotes, des notes de musique, des personnages, des symboles, des clins d’œil… Bref, exactement comme mes tableaux. On verrait d’abord une grande image, puis, en s’approchant, on découvrirait une multitude de détails et d’histoires.
Et pour la bande-son, je choisirais The Prodigy. Une musique pleine d’énergie, qui me pousserait à dessiner sans réfléchir.
Entre un riff de guitare et un coup de pinceau, Paxal suit le même chemin : celui de l’émotion. Une invitation à regarder… mais surtout à voir.
Son univers nous rappelle qu’une œuvre réussie est avant tout celle qui nous fait ressentir quelque chose. Un artiste qui, comme les grands musiciens qu’il admire, préfère ouvrir des portes plutôt que suivre les chemins déjà tracés.
Son univers à retrouver plus amplement sur https://paxal.fr/
Crédit photos : by PAXAL