Il y a des groupes qui émergent. Et puis il y a Angine de Poitrine. Ceux qui débarquent sans prévenir, foutent le feu aux algorithmes et laissent derrière eux un paysage cramé.
Avec Vol. II, le duo québécois masqué confirme qu’il n’est pas un simple buzz, mais bien une anomalie musicale majeure — un bug dans la matrice rock.
Tout s’est emballé très vite : une claque aux Trans Musicales de Rennes, un live chez KEXP devenu viral (des millions de vues en quelques semaines), une tournée blindée des deux côtés de l’Atlantique, et un premier album déjà introuvable, échangé comme une relique. Résultat : une attente énorme.
Mauvaise nouvelle pour les sceptiques Vol. II cogne encore plus fort.
Sous leurs masques en carton, Klek et Khn jouent la carte du mystère total. Identité verrouillée, storytelling absurde, humour cryptique. Mais ne vous laissez pas piéger : derrière le délire, il y a une vision. Une vraie. Leur terrain de jeu ? Un rock microtonal tendu comme un câble haute tension, où les notes dérapent volontairement hors des clous. Ici, ça grince, ça vrille, ça hypnotise. Et ça marche.
Leur propre définition — “anti-aréna-rock instrumental cartonneux” — sonne comme une blague. C’est pourtant une déclaration de guerre. Contre les stades aseptisés, les riffs préfabriqués, les recettes usées. Angine de Poitrine construit à l’inverse : morceaux longs, structures mouvantes, motifs qui apparaissent, disparaissent, mutent. Une logique plus proche de la transe techno que du rock classique.
Sur scène comme en studio, c’est un chantier permanent. Guitare double manche trafiquée avec frettes supplémentaires, boucles en temps réel, batterie frappée à l’aveugle sous une étuve en carton… Le duo joue à flux tendu, à la limite de la rupture. Et c’est précisément là que ça devient fascinant.
Vol. II aligne six titres massifs, tous au-delà des six minutes, sans jamais décrocher.
Ça groove sale, ça tourne en boucle jusqu’à l’obsession, puis ça explose. On capte des effluves de desert blues, des mirages anatoliens, des poussées garage, des décharges punk et même des pulsations techno hardcore.
Fabienk s’impose déjà comme un missile en puissance. Utzp tabasse sans sommation. Yor Zarad glace le sang avec sa ligne de basse tranchante.
Mais la vraie force du disque est ailleurs : dans cet équilibre improbable entre cerveau et viscères.
Oui, c’est technique. Oui, c’est tordu. Mais c’est aussi physique, immédiat, presque instinctif.
On ne comprend pas toujours — mais on ressent tout. Et surtout, on bouge !
Là où beaucoup de groupes expérimentaux s’enferment dans la démonstration, Angine de Poitrine injecte une dose d’ironie et de second degré qui change tout. Un humour discret, parfois absurde, qui désamorce la complexité sans jamais la diluer.
Résultat : une musique exigeante… mais jamais chiante.
En refusant les règles du jeu, le duo redéfinit les contours du rock moderne. Vol. II n’est pas un album consensuel. C’est une prise de risque, un terrain instable, une expérience sensorielle.
Ça peut irriter, désorienter, même agacer. Mais impossible de rester indifférent.
Angine de Poitrine n’essaie pas de plaire. Ils explorent. Ils tordent. Ils avancent là où personne ne regarde encore. Et dans ce chaos parfaitement maîtrisé, une évidence s’impose : le futur du rock pourrait bien être déjà là — planqué derrière deux masques en carton.


