Il y a des artistes qui sortent un premier album pour prouver qu’ils existent. Et puis, il y a ceux qui arrivent avec l’ambition beaucoup plus insolente de convaincre qu’ils étaient destinés à être LÀ depuis le début. ADÉLA appartient indubitablement à la seconde catégorie. Découverte pour ma part (tardivement) lors de sa venue au Cabaret Vert de cette année, avec une performance scénique de qualité et captivante, il était frustrant de n’avoir sous la dent que son EP The Provocateur sorti un an auparavant (…). La mayonnaise ayant prise ces derniers mois, tant en Europe qu’outre Atlantique, l’étape du premier long format devenait un impératif. Presque une urgence. La chose est actée depuis le 4 septembre et c’est Capitol Records qui assure la production de PRIMA, disque de onze titres transformant les cicatrices d’une jeune danseuse slovaque devenue phénomène pop en un manifeste aussi brillant qu’imparfait.
Evoqué plus haut, on connaissait déjà l’exubérance de The Provocateur avec des titres racoleurs, donc efficaces, comme SexOnTheBeat ou DeathByDevotion, qui avaient été donnés à entendre et à voir du côté de Charleville-Mézières pour l’unique date en France de l’artiste. A voir, oui car pour les profanes, Adéla Jergovà est d’abord une artiste accomplie. En effet, avant de se lancer dans une carrière solo de chanteuse, elle a connue plusieurs vies du haut de ses 22 ans. Ballerine à Moscou, Vienne puis Londres, elle se tourne vers la musique aux débuts des années 2020 en débarquant sur la côte ouest étatsunienne. Puis, candidate au programme télévisuel de Dream Academy, où elle visait une place au sein d’un groupe de « K-pop US », de par son magnétisme naturel dirons-nous, les cameras l’avaient largement mise en lumière lors des premiers instants, peut être trop même. Trop charisme pour intégrer un girl band, elle est évincée. Un mal pour un bien en fait. C’est donc seule qu’elle évoluera, qu’elle performera. Et c’est là que les primes années de danse s’avéreront salutaires, car ADÉLA est pleine d’abnégation.
Passées les présentations, parlons de son premier vrai opuscule. On découvre dans PRIMA une artiste qui regarde davantage derrière le miroir que devant les projecteurs. Entre les fantômes de Britney Spears, les audaces de Charli XCX, les refrains de Kesha et l’assurance féline de Doja Cat, ADÉLA ne copie jamais totalement ses idoles : elle les dissèque pour mieux construire son propre personnage dans une pop maximaliste avec un coeur à vif. Elle les chante parfois même (Nicole Kidman). Dès KGB, l’album explose comme un générique de blockbuster Y2K. Les basses cognent, les synthés scintillent, tandis qu’ADÉLA déroule son autobiographie avec un humour mordant. Ce n’est pas seulement un tube, c’est une carte de visite balancée à l’auditeur. La chanteuse raconte ses nuits passées à apprendre l’anglais, son obsession pour la pop américaine et son refus presque arrogant de rester dans l’ombre. La réussite de PRIMA tient justement dans cette capacité à alterner le spectaculaire et l’intime. Boys convoque l’âge d’or de Timbaland et des Pussycat Dolls avec une sensualité millimétrée ; Marijuana embrasse une EDM euphorique taillée pour les festivals (confirmation personnelle!); Ain’t In LA, probablement le morceau le plus évident de sa carrière, transforme le mal du pays en hymne universel. Derrière son refrain solaire, Bratislava devient presque aussi mythique que Los Angeles.
Ain’t In LA et KGB, deux titres qui au Cabaret Vert avant marqué les esprits tant l’artiste offrait une performance dans laquelle la danse, conjuguant classique et modern jazz sensuel, prenait une place considérable et supposait une formation solide. A la seconde écoute de cet album, on pense aussi à Slayyyter pour l’énergie trash-pop, à Tate McRae pour les lignes mélodiques, voire à la Madonna des années Confessions lorsque la production ose enfin respirer. Mais ADÉLA possède une qualité que beaucoup de nouvelles pop stars cherchent encore : une voix immédiatement identifiable, capable de passer du murmure cassé au cri théâtral en quelques mesures.
Là où beaucoup de premiers albums empilent les singles comme des trophées, PRIMA accepte de ralentir. Hitachi et surtout Therapy abandonnent les néons pour une lumière beaucoup plus crue. La chanteuse y évoque la distance avec sa famille, l’anxiété de réussir, la petite sœur qui grandit pendant qu’elle poursuit son rêve à des milliers de kilomètres. Rien de spectaculaire ici, simplement une vulnérabilité presque inconfortable. C’est également la principale faiblesse du disque. Certaines ballades semblent encore chercher leur identité et cassent légèrement le rythme d’un album pourtant très cohérent dans son esthétique. On sent parfois la jeune artiste hésiter entre confession sincère et pop calibrée, comme si les deux mondes refusaient encore de fusionner complètement. Plusieurs critiques ont d’ailleurs relevé à la première écoute de l’album fin août-début septembre cette tension entre ambition artistique et production plus conventionnelle… Néanmoins, force est de constater que cette fragilité joue aussi en faveur d’ADÉLA, car elle rend le personnage crédible. Et puis soyons réalistes: la pop adore les héroïnes invincibles. PRIMA rappelle qu’avant d’être une diva, une prima ballerina tombe des centaines de fois avant de tenir parfaitement sur pointes.
En italien, prima signifie « première ». En danse classique, c’est aussi le rang suprême : celui de la ballerine principale. Le titre résume parfaitement le projet. ADÉLA ne prétend pas encore avoir atteint le sommet. Elle annonce simplement qu’elle connaît déjà le chemin pour y parvenir. Avec ses refrains redoutables, sa culture pop assumée et ses moments de vérité désarmants, PRIMA n’est peut-être pas le chef-d’œuvre définitif que certains attendaient. En effet, n’ayant pas injecté un titre ou deux percutants de son EP précédent, procédé de nombre d’artistes afin de gonfler artificiellement un premier album jusqu’au seuil minimal de dix titres, une gageure faussement créative, ici PRIMA passe la seconde. Parfois en sous régime, cet premier album possède en revanche quelque chose de bien plus précieux : une personnalité. Et dans une époque où tant de débuts ressemblent à des algorithmes bien habillés, cette différence-là vaut déjà une standing ovation. Flamboyante et humaine ADÉLA s’installe parmi les nouvelles voix les plus prometteuses de la pop européenne. Aura-t-elle les épaules pour rivaliser avec ses aînées sulfureuses? Pour mener une carrière durable dans le temps? Seul l’avenir le dira. Comme à l’époque du KGB, on la garde à l’œil et on tend l’oreille… alors de l’audace, toujours de l’audace, encore de l’audace!


